Le désir peut-il se satisfaire de la réalité?

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    Désirer, c’est ressentir un manque. Le désir est donc privation, gêne, mais aussi source de plaisir. Comment alors gérer cet état instable et complexe? Assigner le désir aux limites de la réalité c’est s’assurer la garantie de sa satisfaction, car est réel ce qui existe effectivement. Ainsi, il est question là d’une conduite du désir par le principe de prudence. Mais limiter la satisfaction du désir à la réalité est aussi prendre le risque de la réduction du champ des possibles. Comment le désir peut se satisfaire du réel alors même qu’il convoque un manque qui ne se trouve justement pas dans la réalité, mais participe du possible voire de l’imaginaire? Limiter le désir à la réalité c’est donc le soustraire à la conception du possible. Interroger la capacité du désir à se borner à la réalité convoque à la fois de questionner la limitation de la satisfaction du désir aux coordonnées de la réalité, mais aussi la possibilité de satisfaire les privations en fonction de la seule réalité. Le problème qui se pose à nous est alors le suivant : comment le désir peut-il se contenter de la réalité alors qu’il met en lumière une privation dont la satisfaction fait défaut dans la réalité?


    Que le désir puisse se satisfaire de la réalité apparaît spontanément comme contradictoire. le désir éclaire une privation dont le sujet désirant souffre jusqu’à qu’il puisse trouver un moyen de satisfaction. De ce point de vue, tout se passe comme si le désir ne pouvait se satisfaire de la réalité, précisément parce que la réalité n’est pas satisfaisant, et creuse en l’homme un manque. Ne pas avoir ce que l’on désire est une mise à distance de la réalité de ce que l’on a déjà afin de conquérir ce que l’on n’a pas encore. Si le désir pouvait se satisfaire de la réalité, son contentement serait comme instantané, puisque la réalité est effectivité et actualité. Ainsi, savoir si le désir peut se satisfaire de la réalité implique de savoir dans quelle mesure le désir peut se satisfaire de la réalité. Et c’est précisément parce que le désir ne peut se satisfaire du réel qu’il est vraisemblablement requis de l’astreindre aux coordonnés du réel, car l’impuissance de satisfaire le désir prolonge la souffrance de la privation, et en outre, il y a des désirs impossibles qui contredisent frontalement la réalité de notre situation et celle de l’ordre du monde. Dans Le Discours de la méthode, Descartes estime qu’il faut tâcher de « changer [ses] désirs plutôt que l’ordre du monde ». En effet, si nous considérons les biens éloignés de nous tout aussi éloignés de notre pouvoir, nous ne pouvons pas manquer de ces biens. Face à l’impuissance de satisfaire un désir tel que posséder des châteaux en Espagne ou au Mexique, ou celui de savoir voler, il faut mobiliser la puissance de concevoir ce que je peux satisfaire car je ne peux agir que sur ce qui dépend de moi. Ainsi, je ne peux regretter ce que je ne possède pas, car je sais que je ne peux posséder ce qui ne saurait être en mon pouvoir. Par un principe de prudence articulé au principe de réalité, Descartes estime qu’il est nécessaire de conformer nos désirs à la réalité plutôt que chercher à transformer l’ordre du monde. Puisque le désir en lui-même ne contient pas cette détermination à la limite, par l’entendement, il serait prudent de faire l’effort d’astreindre le désir aux limites de la réalité, afin de ne pas manquer de ce que je ne peux satisfaire, et prolonger de la même manière la souffrance de cette privation en réalité impossible.
    C’est-à-dire que contrairement au besoin, le désir n’a pas de limites naturelles, car il ne contient pas en lui les conditions génériques de satisfaction. Par exemple, l’appétit n’est pas illimitée et l’objet de satisfaction de la faim implique la consommation avant l’agrément : je peux trouver un aliment pas à mon goût, dont la consommation me gênera, mais à la fin, son ingestion ne comblera pas moins ma faim. Le besoin se satisfait tout à fait du réel, ses déterminations nécessaires et naturelles mettent fondamentalement en échec toute illusion, toute impossibilité. En ce sens, le besoin ne peut se satisfaire que du réel. Mais le désir, et c’est en cela qu’il diffère du besoin, vise des objets dont la satisfaction n’est pas assurée et qui en plus convoque les critères du plaisir et de la souffrance. Dans ses Définitions, Alain affirme que « le désir a plus de fantaisie que l’inclination et n’est pas toujours selon le besoin ». La fantaisie du désir, contrairement à l’inclination qui est visée consciente et finalisée, et au besoin, motivé par une certaine nécessité, implique contingence et imprécision de la fin visée. Ces deux modes du désir lui donnent un caractère arbitraire, superflus et diffus. Livré à lui-même, ce désir ne peut conduire qu’a la frustration et au désordre, car motivé par une manque de nouveauté il se soustrait à tout axe précis de réalisation, et peut ainsi se trouver dans le piège de satisfaction superficielle. Or, ce mode de satisfaction n’est guère satisfaisant, c’est pourquoi, l’auteur propose que « nous régions nos désirs sur nos besoins », c’est-à-dire à nous borner et nous arranger avec la réalité, quitte à acquérir de nouveaux besoins, plutôt que se perdre, avec le désir, dans une satisfaction de privations fantaisistes et superficiels que l’on invente plus nous les expérimentons effectivement. Loin de cantonner le besoin à une pure réalité physiologique et biologique, Alain estime le besoin à l’aune de la réalité contre la superficialité dans laquelle peut conduire le désir de nouveauté. Ce caractère artificiel et superficiel que peut prendre le désir a d’ailleurs parfaitement été cerné par publicitaires et autres vendeurs en tout genre dans une société de consommation qui perd parfois le sens véritable du besoin.
    La raison pour laquelle le désir implique un changement de l’ordre du monde ou la recherche d’artifice tranchant avec la réalité des besoins et contenue dans sa formation même en ce que le désir projette des fins et privatisations antagonistes à la réalité. Dans cette optique, c’est précisément parce que la satisfaction du désir ne peut se contenter de la réalité qu’il faut la soumettre à la réalité afin de garantir sa satisfaction, ou la déposséder de son caractère diffus ou artificiel en l’ancrant aux critères de nécessité du besoin. Ce thème d’un désir qui ne peut se satisfaire de la réalité est largement présent dans la littérature. Dans Albertine disparue, Proust va même plus loin en affirmant que « plus le désir avance, plus la possession véritable s’éloigne. De sorte que si le bonheur, ou du moins l’absence de souffrance, peut-être trouvé, ce n’est pas la satisfaction mais la réduction progressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher ». Le développement du désir amoindri progressivement la possibilité de sa satisfaction, comme si plus le désir grandissait, plus il s’éloignait de la réalité, puisque sa satisfaction devient impossible. En même temps que cette mécanique de progression contrariée s’effectue, la souffrance accompagnant la privation augmente. Si le désir devait se satisfaire de la réalité, c’est à son renoncement qu’il faudrait s’en tenir, car si l’on suit bien Proust, c’est la possibilité même de sa satisfaction qui pose problème dans le désir, et donc l’incapacité à être heureux, ou à ne pas souffrir qu’engage une vie de désir. Est-ce qu’accepter la réalité, c’est renoncer au désir?

    En ne se contentant pas de la réalité, le désir peut se perdre dans des fantasmes ou dans la superficialité. À la limite, il suffirait d’éclairer par le principe de réalité le fantasme et la superficialité pour contraindre le désir à se contenter du réel pour être satisfait. Cela demande un certain effort et une reprise par la réflexion ou la sagesse, pour que le sujet désirant puisse garantir sa satisfaction et éviter la souffrance. Contre la réalité, il y a un antagonisme plus radicale que le désir peut former dans l’illusion. En effet, contrairement à l’erreur, pouvant être corrigé, ou la faute, dont je suis responsable, l’illusion, même éclairée, persiste, sa puissance de tromperie pouvant être impossible à vaincre. Par exemple, je peux parfaitement savoir que la lune n’a pas le diamètre d’un point ponctuant le ciel, lorsque je la regarde, le leurre persiste. Lorsque je désire l’immortalité, je sais parfaitement qu’au regard de ma constitution physiologique, il est illusoire de désirer posséder l’immortalité, mais c’est précisément parce que l’homme ne peut être immortel qu’il désir l’immortalité, il peut consacrer sa vie à cette illusion en développant tous les moyens possibles à cet effet et creuser d’autant plus son désir. Cette illusion tranche radicalement avec la réalité et pourtant, le désir d’une telle illusion persiste et avec lui la souffrance de cette privation, privation qui d’un point de vue physiologique n’a pas lieu d’être puisque la mort est un processus biologique « normal ». La recherche de satisfaction de désir illusoire, propre à une capacité de conception combinée à l’imagination riche de l’homme, met fondamentalement en échec la possibilité même de satisfaction de ces désirs. Face à la possibilité d’une souffrance accélérée par ce type de désir, n’est-il pas plus prudent de suspendre la formation même des désirs puisque le rappelle à la réalité ne peut enrayer l’illusion?
    Accepter la réalité, c’est aussi accepter ma condition de finitude et par conséquent accepter des limites qui font ma condition. Il semblerait que le désir aille à contre courant de cette acceptation puisqu’il met en lumière des imperfections que je chercherais à combler, une privation qui en tant que telle participe de ma condition mais qui vue à l’horizon du désir est estimée comme un défaut à combler. Dans Entretien, Épictète convie l’homme à la suspension des désirs au profit de la liberté : « Ce n’est pas se rassasiant des choses désirées que l’on prépare la liberté, c’est par la suspension des désirs ». Éviter la douleur, être libre, et heureux ce n’est rien d’autre qu’accepter que les choses ne soient pas autre choses que ce qu’elles sont, autrement dit, que la réalité est telle qu’elle est. Accepter la réalité telle qu’elle est, de la manière la plus totale, c’est ne rien désirer, car si le désire cible un manque, il cible aussi ma non acceptation de la réalité. La suspension des désirs signifie alors que le désir ne peut en aucune manière se satisfaire de la réalité pour garantir sa satisfaction car c’est la satisfaction même des désirs qui fait problème dans le désir. Dans une vision stoïcienne de la morale, le désir ne peut me rendre heureux, car il ne me permet pas d’accepter la réalité, et donc d’être libre.
    Cette défiance à l’égard d’un désir qui ne peut se satisfaire de la réalité car sa formation même cerne un manque illégitime nous renvoie à l’acceptation de la condition de finitude de l’homme : afin de garantir un bonheur durable plutôt que la satisfaction du désir d’après les coordonnées du réel. Il ne s’agit plus là d’une reprise du désir par la raison ou la sagesse, mais d’aller plus en amont de la signification de la formation du désir par rapport à la condition des hommes. Précisément, le désir contredit la réalité et la condition ici et maintenant des hommes. Or le bonheur et la liberté ne peut trouver sa source que dans l’acceptation de ce que je vois comme imperfection et privation à travers le prisme du désir et dont la suspension efface en même temps cet vision négative de ma condition et de la réalité. Dans tous les cas, le désir ne peut se satisfaire de la réalité, et c’est précisément dans la mesure où sa formation même contrecarre la réalité que sa satisfaction se heurte au réel. D’un autre côté, que ce soit la reprise du désir par la raison ou la sagesse dans un cas, ou la suspension du désir impliquée par l’acceptation concrète et radicale de la réalité, on estime le désir dans l’exigence de sa satisfaction, comme si le désir ne cherchait qu’à être satisfait et qu’à partir d’une certaine impuissance à le satisfaire, on ne laisse aucune chance au désir. Si le désir ne peut se satisfaire du réel, est-ce parce que la recherche du plaisir et du bonheur ne peut être conduite que par la satisfaction réel du désir?

    Le désir peut-il trouver satisfaction dans son insatisfaction? C’est-à-dire que désir est souvent pris dans une analogie de fonctionnement avec le besoin. Si le besoin n’est pas satisfait, cela conduit à une mort certaine, mais la satisfaction du désir est-elle aussi implacable? Or, on pourrait très bien concevoir deux expériences distinctes du manque. D’un côté les besoins impérieux et susceptibles d’être assouvis : lorsque j’ai faim et soif, je n’ai pas besoin d’organiser un luxueux banquet ou aller à un restaurant étoilé pour satisfaire ce besoin, il me suffit de boire de l’eau et d’ingérer une denrée essentielle à mon organisme. Concrètement et physiologiquement, faim et soif ne dépasse pas ce niveau de réalisation. Le désir peut être différé, voire sacrifié. Je peux sacrifier mon désir d’un repas dans un restaurant étoilé, je ne peux sacrifier mon besoin générique de nourriture. Il est aussi nécessaire de ne pas se priver de concevoir les différentes formes que le désir prend, et prendre la mesure de cette diversité. La diversité des besoins est réduite à presque zéro tant que le besoin s’attache à des satisfactions génériques et nécessaires. De même, sans doute qu’un sujet ne désire-t-il pas toujours la même chose avec chaque fois une plus grande intensité, il s’agit là de phénomène pathologique d’addiction, ou bien dans une autre perspective, un état affectif de passion exerçant sur un sujet des effets profonds et une action permanente. Pour commencer à s’interroger sur la difficulté de la satisfaction du désir selon la réalité, il est nécessaire aussi d’en identifier la singularité. Singularité que l’on peut envisager hors de son analogie de fonctionnement avec le besoin ou de sa filiation immédiate avec la passion ou le pathologique.
    De ce point de vue, la satisfaction du désir peut être interrogée aussi dans sa spécificité. Assigner les coordonnées du réel à la satisfaction du désir c’est soit l’amarrer au besoin, soit accepter la réalité afin de, non pas seulement garantir sa satisfaction pour éviter la douleur, mais  de renoncer au désir. Tout se passe comme si conformer le désir à la réalité revenait en fait à estimer le désir à l’aune de l’exigence absolue de sa satisfaction. Or, un désir, la complexité du désir, ouvre au paradoxe suivant : dans la mesure où il est expression d’un manque, il va chercher sa satisfaction pour éviter de souffrir de cette privation. Mais, d’un autre côté, le désir en tant que tel refuse d’être satisfait car son accomplissement est aussi sa disparition. Dans la Nouvelle Héloïse, Rousseau écrit : « Tant qu’on désire, on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi, cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être ». Ce que le sujet possède dans l’état de privation qu’est le désir est moins la privation que le désir lui-même. Si la réalité est le contraire du possible, elle aussi le contraire de l’imaginaire. Lorsque la satisfaction d’un désir échappe au réel, le sujet se prive certes de sa satisfaction, mais il gagne en imagination et en illusion heureuse caractérisée positivement par sa puissance et son énergie créatrice. Satisfaire la privation que le désir met en lumière c’est part ailleurs se priver de désir. Dans une certaine mesure, lorsque le désir se soustrait à la réalité, il échappe aussi à l’exigence de sa satisfaction, seulement dans cette perspective rousseauiste, le désir est maintenu comme moteur créatif qui ne se satisfait pas du réel mais parce qu’il s’y substitue pour s’auto-déterminer et prendre une autonomie par rapport à sa satisfaction. Par un effet de renversement, l’inquiétude devient joie et espoir dans l’attente d’accomplir son désir. Non seulement le désir ne se satisfait pas ici du réel, mais en plus, il ne se satisfait pas de l’exigence de satisfaction que l’effet du réel produit. Le sujet peut rêver de de château en Espagne ou au Mexique. De même, il peut rêver d’éternité non pas littéralement, mais en laissant des traces, en produisant des oeuvres qui surpasseront sa simple existence physiologique, mais non sa créativité.
    Satisfaire le désir par sa reprise ou sa suspension revient à régler la satisfaction du désir à un impératif de satisfaction. Encore une fois, la satisfaction ne convient pas à tous les désirs. Le besoin vise souvent un objet de consommation, au sens ou sa satisfaction détruit cet objet, comme ça peut être le cas de la faim et de la nourriture. L’objet devient moyen de satisfaction du besoin, et en tant que tel, la satisfaction du besoin est littérale. Si l’on renvoie tout désir à ce fonctionnement, on se heurte vite à une impasse, comme cela peut-être le cas lorsqu’un sujet désire une personne et qu’il ne peut utiliser comme moyen de satisfaction sans en atteindre l’intégrité. Il semblerait même que la condition du désir d’une personne soit sa non satisfaction, car d’un point de vue éthique, un sujet ne peut désirer une personne comme il peut désirer un objet. Aussi, tout désir ne peut exiger sa satisfaction, et certains désirs sont justement déterminés par le fait qu’ils se heurtent à la satisfaction. Si le désir ne peut se satisfaire de la réalité, c’est aussi parce que tout désir n’est pas commandé par un impératif de satisfaction, et toute privation n’est pas source de douleur.

 

    Dans la mesure où le désir est manque, il ne peut naturellement se satisfaire de la réalité puisqu’il atteste chez un sujet un défaut dans la réalité. Face à cette incapacité du désir à se conformer à la réalité, deux attitudes sont possibles : soit une reprise du désir par la raison ou la sagesse afin de l’assigner aux coordonnées du réel et de garantir une satisfaction qui n’implique ni souffrance ni frustration ; soit accepter pleinement la finitude de la condition de l’homme et par conséquent suspendre le désir car l’homme est parfait et plein jusqu’aux limites de sa condition. Mais nous pouvons aussi bien renverser la perspective en estimant que le désir est une expérience singulière de privation échappant à la réalité la plus immédiate sans nécessairement la contredire. L’expérience du manque dans le désir diffère de la nécessité de satisfaction du besoin, d’autre part, tout désir n’exige pas satisfaction dans la mesure où la différer peut être un moteur d’illusion heureuse et créatrice. Il y a aussi des désirs dont les enjeux éthiques suspendent non pas le désir, mais sa satisfaction, puisque tout désir ne vise pas des objets et que cette privation de satisfaction n’est pas source douleur ou de souffrance, mais au contraire échappe à la simple matérialité, et implique une autre manière de désirer.

 

Références :
Descartes, Discours de la méthode
Alain, Définitions
Proust, Albertine disparue
Épictète, Entretien
Rousseau, la Nouvelle Héloïse

 

 

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