La conscience est coextensive à la vie

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Si nous considérons [...] la vie à son entrée dans le monde, nous la voyons apporter avec elle quelque chose qui tranche sur la matière brute. Le monde, laissé à lui-même, obéit à des lois fatales. Dans des conditions déterminées, la matière se comporte de façon déterminée, rien de ce qu'elle fait n'est imprévisible : si notre science était complète et notre puissance de calculer infinie, nous saurions par avance tout ce qui se passera dans l'univers matériel inorganisé, dans sa masse et dans ses éléments, comme nous prévoyons une éclipse de soleil ou de lune. Bref, la matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre. L'être vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer. Dans un monde où tout le reste est déterminé, une zone d'indétermination l'environne. Comme, pour créer l'avenir, il faut en préparer quelque chose dans le présent, comme la préparation de ce qui sera ne peut se faire que par l'utilisation de ce qui a été, la vie s'emploie dès le début à conserver le passé et à anticiper sur l'avenir dans une durée où passé, présent et avenir empiètent l'un sur l'autre et forment une continuité indivisée : cette mémoire et cette anticipation sont [...] la conscience même. Et c'est pourquoi, en droit sinon en fait, la conscience est coextensive à la vie.

Henri Bergson, L’Énergie spirituelle.

Dans cet extrait de l’Énergie spirituelle, Bergson aborde le thème de la liberté et du déterminisme. Si le monde est fait de matière brute réglé par les lois de la nécessité, avec le vivant, est introduit une zone d’indétermination rendant possible liberté et choix pour tout être vivant. Tout l’enjeu du texte de Bergson sera alors de distinguer nettement la vie d’une part et la matière brute d’autre part dans un seul et même monde en retranchant la vie dans une sphère psychologique et dynamique, et en maintenant la matière brute dans une inertie et nécessité radicales. Dans cette optique, tout ce qui arrivera à la matière sera nécessairement et intégralement calculable d’avance et en ce sens parfaitement prévisible. Alors que l’intégration de la vie au sens du vécu psychologique permettra à Bergson de rendre possible une liberté de création imprévisible de nouveauté, potentiellement présente en chaque être vivant et en particulier en l’homme. C’est que le vital, contrairement à l’inertie de la matière brute, n’est pas extensif mais participe de la durée, et tant que la vie est coextensive à la conscience, celle-ci est capable de mémoire et d’anticipation dont elle peut former une continuité afin de se lancer dans m’avenir en créant du nouveau de manière imprévisible, car anticiper n’est pas déterminer. Si le rôle du vivant se distingue par sa capacité de créer, c’est précisément parce que celui-ci est capable de s’extraire de l’inertie de la matière afin de se hisser dans une zone d’indétermination. il semblerait que l’intérêt de cette distinction est qu’elle n’implique pas une division du monde, mais montre l’effort de création introduit dans la monde par la vie.
Pour répondre à cet enjeu et mettre en perspective son intérêt, nous avons repéré deux moments dans l’argumentation de Bergson. Dans un premier temps, Bergson affirme que l’arrivée de la vie apporte un supplément dans le monde. Ainsi Bergson caractérise précisément la sphère déterministe et fatale des lois qui règlent la conduite de la matière brute ainsi que la grille d'intelligibilité convenant à un tel monde afin de pouvoir la distinguer nettement dans un deuxième temps à ce qu’apporte la vie dans un tel monde, en maintenant la distinction et attribuant la vie au vécu psychologique de chaque être vivant en ce que ces êtres sont potentiellement capables de création en vertu du pouvoir de mémoire et d’anticipation.

I) Vie et matière.

a. Le monde est matière et vie : « Si nous considérons [...] la vie à son entrée dans le monde, nous la voyons apporter quelque chose qui tranche sur la matière brute ». L’entrée dans le monde de la vie ne se fait pas dans la matière. Il y a une nuance entre monde et matière amorcée par la manifestation de la vie. Cela veut dire que le monde n’est pas que matière brute et que c’est par la notion de la vie que Bergson dégagera ce qu’il y a en plus de la matière dans le monde, pour le moment non précisé (« quelque chose »).
b. Qu’est-ce que le monde sans vie? « Le monde laissé à lui-même, obéit à des lois fatales ». Pour commencer à comprendre ce que la vie apporte dans le monde lorsqu’elle se manifeste, il faut commencer par comprendre ce qu’est le monde avant cette « entrée » de la vie afin d’être en mesure de saisir en quoi ce qu’elle apporte « tranche sur la matière brute ». Le monde sans vie est un monde soumis à des « lois » dites fatales, c’est-à-dire des lois qui déroulent des événements fixés d’avance. Tout ce qui arrivera dans ce monde sera nécessairement fixé par avance par des lois immuables, la matière se comportera donc de manière déterminée : « Dans des conditions déterminées, la matière se comporte de façon déterminée, rien ce qu’elle fait n’est imprévisible ». Affirmer que le monde laissé à lui-même est configuré par les lois fatales permet ainsi à Bergson de dégager la structure d’un tel monde. En ce que le monde laissé à lui-même est fixé par avance, tout ce qui tombe sous ses lois qualifiées de fatales, toute la matière, sera configuré par cette fatalité. De ce fait l’action de la matière n’est en aucune manière imprévisible. Il suffirait de remontrer à la loi qui la détermine pour déplier son comportement et prévoir tout ce qui arrivera à la matière. D’ailleurs, sans doute que nous n’aurions pas besoin de voir le déroulement du comportement de la matière pour estimer ce qu’elle peut puisque les lois qui la conditionnent contiendraient tout ce qu’elle peut et tout ce qu’elle pourra.
c. Précisément, d’après Bergson, il est tout à fait possible de prévoir tout ce qui arrivera dans un monde configuré par la fatalité : « Si notre science était complète et notre puissance de calculer infinie, nous saurions par avance tout ce qui se passera dans l’univers matériel inorganisé, dans sa masse et dans ses éléments, comme nous prévoyons une éclipse de soleil ou de lune ». Autrement dit, ça n’est pas que ce qui n’est pas arrivé n’arrive pas encore qu’il peut arriver autrement qu’il doit arriver. Même si la science et les instruments de mesure reste encore à perfectionner pour dégager tout ce qui arrivera dans la dimension strictement matérielle du monde, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas possible de la faire. D’ailleurs Bergson évoque un « univers matériel inorganisé », c’est-à-dire en cours d’organisation et en train de s’organiser puisqu’il ne contient pas moins en lui les moyens immuables de son organisation parfaitement déterminés. Bergson ne laisse échapper aucune parcelle cet univers matériel à la fatalité de ses lois et à la possible capacité de rendre compte scientifiquement ou non de ce qui lui arrive et ce qui doit lui arriver : « dans sa masse et ses éléments » cerne effectivement la totalité de cette univers matériel dans ce qu’il a d’infiniment grand ou à notre échelle (« masse ») et dans ce qu’il a d’infiniment petit (« éléments »). La matière, dans toute son extension, est conduite donc par des lois qui en fixent le déroulement et le comportement, déroulement et comportement possiblement connaissables intégralement par les sciences. L’exemple de l’éclipse solaire ou lunaire est à ce titre très significatif. L’éclipse solaire par exemple se produit lorsque la lune est devant le soleil occultant totalement ou partiellement l’image de celui-ci depuis la terre. Cet événement se produit quand le soleil et la lune sont en conjonctions par rapport à la terre. Que l’on sache ou non prévoir les éclipses solaires ou lunaires, celles-ci se produiront, mais le fait que l’on puisse précisément déterminer scientifiquement ces événements fournit d’une part une preuve de leur prévisibilité et d’autre part la grille d’intelligibilité des phénomènes qui ont cours dans l’univers matériel, à savoir strictement scientifique.
d. « Bref, la matière est inertie, géométrie, nécessité ». Bergson termine sa caractérisation d’un « monde livré à lui-même » par un bilan dont l’intérêt est d’abréger succinctement toutes les propriétés afin de mieux cerner ensuite en quoi l’entrée de la vie dans le monde tranche avec les propriétés qualifiant la matière. Inertie, géométrie et nécessité, qualifient d’abord une vision spatiale et extensive de la matière. En effet, l’inertie est la propriété de la matière qui fait que les corps ne peuvent d’eux-mêmes modifier leur état de mouvement puisque ce sont les lois dites fatales qui en fixent par avance le déroulement. La matière ne se détermine pas singulièrement. et de manière inhérente, mais de l’extérieur. Le caractère géométrique de la matière identifie les corps et mouvements comme des figures dans un espace déterminé et limité. Enfin, la nécessité clôture la logique de production des phénomènes qui ont cours dans un tel espace, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent se produire autrement que de la manière dont il doivent se produire.
Conclusion 1re partie : Le monde de la matière brute, avant même que la vie y fasse une entrée, est intégralement déterminé et conditionné par des lois fixant par avance le mouvement de tous les phénomènes qu’il contient. Extensif et nécessaire, le monde livré à lui-même est comme l’aurait affirmée Galilée, écrit « en langage mathématique ».

II) Vie et conscience.

a. L’entrée de la vie dans le monde se détache du caractère matériel du monde et tout ce qui le caractérise. La vie amorce un autre mouvement possible, et ce mouvement est caractérisé par son opposition avec le mouvement inertiel de la matière : « Mais avec la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre ». L’apparition de la vie n’est pas plus définie qu’expliquée par Bergson. Dans la première ligne de la première partie du texte, Bergson évoquait l’idée d’entrée pour la vie dans le monde, cette fois, l’apparition de la vie est entendue d’après ce qu’elle introduit plus précisément, à savoir ce « mouvement imprévisible et libre », ce quelque chose qui tranche sur la matière brute. Nous comprenons ainsi que ce mouvement de la vie ne contient rien de ce que contient le mouvement mathématique et nécessaire de la matière. Liberté et imprévisibilité décrivent un mouvement qui s’auto-détermine et dont la condition n’est pas donnée d’avance par une loi. Seul « l’être vivant choisit et tend à choisir ». L’être vivant n’est pas l’être humain en particulier mais tout vivant, c’est pourquoi il y a cette nuance ou l’introduction de degrés dans l’idée de choix. Sans doute que l’être humain peut faite preuve d’un choix plus grand dans la sphère du vivant, mais la liberté ou l’imprévisibilité caractérise dans tous les cas la totalité de la sphère du vivant qui n’est pas que matière brute et qui en réalité tranche tout à fait avec la pure nécessité et extension de la matière. Ainsi, « l’être vivant choisit et tend à choisir », et lorsqu’il est dans le monde, « son rôle est de créer ». Bergson n’écrit pas que l’être vivant est déterminé à créer, car si l’être vivant était déterminé à quoi que ce soit, la vitalité de son existence n’ajouterait rien de plus à la matière brute. Peut-on d’ailleurs déterminer à la création? Le vivant a un rôle et ce rôle l’extrait précisément de la sphère de détermination de la matière brute et de son extension. La création contrairement à la simple « organisation » en cours de l’univers serait le surgissement du nouveau et dont la trajectoire n’est pas fixée précisément. Si l’apparition de la vie tranche avec la matière c’est dans le sens où son mouvement ne s’effectue pas dans l’univers matériel. En même temps que la vie apparaît, une nouvelle sphère apparaît dans le monde « Dans un monde où tout le reste est déterminée, une zone d’indétermination l’environne ». Nous comprenons bien que cette zone d’indétermination n’est pas extensive, pas plus que le choix est étendu ou matériel... L’intérêt de la vitalité tranchant avec l’univers matériel et que celle-ci tranche en tout point avec avec cet univers, bien qu’elle semble s’effectuer à même celui-ci. Ce que nous pouvons bien voir est que Bergson n’articule pas le mouvement vital au mouvement inertiel de la matière, au contraire, leur opposition est d’autant plus manifeste que le rôle de création de l’être vivant s’exprime dans l’acte de choix comme création d’imprévisible nouveauté. Cette opposition est pourtant maintenu dans un seul et même monde, le même monde où l’être vivant a affaire à la matière brute, mais qui par sa vitalité s’extrait aussi de la nécessité de cet univers. Je ne peux échapper à la gravité, si je saute depuis la fenêtre le fait que je sois vivant et que je puisse être libre ne change rien, je tomberais. Ce n’est donc pas à ce niveau que ma vitalité et mon rôle de création peuvent s’exprimer. Comment se manifeste alors ma liberté de création d’imprévisible nouveauté?
b. L’imprévisibilité et la nouveauté sont des éléments temporels. Si la temporalité de l’univers déterminé est caractérisée par l’extension mathématisable et géomatrisable, le temps vital, le temps vécu par un être vivant, en ce que sa vitalité tranche avec la matière brute, ne sera donc ni extensif ni calculable. Même en côtoyant l’univers matériel, la zone d’indétermination du vécu ne se détermine pas en fonction des coordonnés matériels de cet univers. Dans cette optique, tout ce qui sera dit de la temporalité vécue se détachera de la prévisibilité sans faille des phénomènes inertiels et nécessaires. Pour autant, cela ne veut pas dire que la création d’imprévisible nouveauté se fait ex nihilo, elle ne se détermine pas par avance, mais se prépare : « Comme pour créer l’avenir, il faut en préparer quelque chose dans la présent, comme la préparation de ce qui sera ne peut se faire que par l’utilisation de ce qui a été, la vie s’emploie dès le début, à conserver le passé et à anticiper sur l’avenir dans une durée où passé, présent et avenir empiètent l’un sur l’autre et forment une continuité indivisée ». La condition se substitue en faveur de « comme » et atténue l’assertion par laquelle Bergson explique comme se fait la création d’imprévisible nouveauté afin de ne pas altérer le caractère d’imprévisibilité à l’oeuvre dans le vital. D’abord, le nouveau arrive par l’avenir qui ne se fait sans s’imprégner dans le présent et ce qui est déjà arrivé. Tout se passe comme si l’avenir qui se créait prenait pour ainsi dire le présent comme sur sur lequel il pouvait concentrer et ramener le passé pour pouvoir s’effectuer. Ce processus de concentration de la temporalité intégralement vitale, puisque le présent est ce que je vis actuellement, le passé ce que j’ai vécu effectivement, est précisément opéré par la « vie ». C’est pourquoi Bergson écrit que la durée est ce lieu où « passé, présent er avenir empiètent l’un sur l’autre et forme une continuité indivisée ». Le temps vital, la durée ne se déroule pas mais se concentre et forme une continuité afin de faire un avenir essentiellement nouveau et qui n’a d’autre valeur que la liberté. Si l’imprévisible nouveauté ne se déroule pas, comme cela peut être le cas d’une temporalité mathématique du prévisible, elle ne se crée par moins. Cette création se fait alors dans la concentration du présent et passé pour empiéter sur l’avenir, ça n’est pas une confusion, mais une continuité qui tranche avec le déroulement. Cette création n’arrive pas de nulle part pour aboutir nulle part, tout son effort est se donner une teneur afin que l’avenir puisse s’élancer.
c. Le temps vécu. « Cette mémoire et cette anticipation sont [...] la conscience même ». La vie qui ramasse intégralement le passé pour anticiper dans le présent sur l’avenir est une opération de la conscience elle-même, comme nous le disions le temps vital et le mouvement imprévisible et libre qu’introduit la vie en tranchant avec le monde déterminé de la matière est un temps vécu, c’est-à-dire qui participe du tissu concret, effectif et individuel et est considéré du point de vue du sujet, ici sa conscience. la création d’imprévisibilité est alors de l’ordre de la seule conscience individuelle du sujet par laquelle il peut s’extraire des lois de la matière brute du monde dans lequel il se trouve aussi. La vie introduit le mouvement libre et imprévisible que la conscience peut investir pour se créer de l’imprévisible nouveauté dans un monde où tout est prédéterminé. « Et c’est pourquoi, en droit sinon en fait, la conscience est coextensive à la vie ». La vie ne participe pas de la matière comme la conscience ne participe ni d’un scientisme excessif, ni n’est qualifiée par une forme spirituelle ou réflexive de ses opérations. Vie et conscience insère la liberté du sujet dans un temps vécue tout aussi concret que singulier. Puisqu’il s’agit de création de nouveauté imprévisible, Bergson ne caractérise pas plus ce qui favorise et implique cette création, non pas que Bergson se trouve devant quelque chose qu’il ne peut expliquer, mais précisément parce l’imprévisibilité de la nouveauté amenée par la singularité de la liberté d’un être vivant et conscient n’est pas une éclipse solaire ou lunaire et se dérobe à ce titre à l’explication. Si elle ne résistait pas à l’explication, c’est que l’imprévisibilité de la création du nouveauté n’est pas à la hauteur de ce qu’elle implique. La coextensivité de sens entre vie et conscience est certes établie en droit puisque Bergson retranche théoriquement la vie de la matière à la conscience pour toute la sphère du vivant, mais surtout en fait, car si la vie implique liberté et choix, c’est au sein d’une durée vécue concrètement par un sujet conscient et singulier ne pouvant faire l’objet d’une connaissance et d’une mesure scientifique à la manière d’une éclipse solaire ou lunaire. Le création est possible en tout être vivant, mais concrète singulièrement par chacun d’eux.

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