Refonte de l’ontologie parménidéenne dans la Lettre à Hérodote d’Épicure.

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« Il faut voir, tout d’abord, que rien ne naît du non-être, car tout naîtrait de tout, sans jamais requérir aucune semence en supplément. Et si d’autre part ce qui disparaît se détruisait et passait dans le non-être, toutes les choses seraient anéanties, puisque ce dans quoi elles se décomposeraient n’est pas. De plus, le tout a toujours été tel qu’il est maintenant, et il sera toujours tel. En effet, il n’y a rien en quoi il change. En dehors du tout en effet, il n’y a rien qui, étant passé en lui, produirait le changement. Mais en outre le tout est corps et vide. Car que les corps soient, la sensation elle-même l’attente dans tous les cas, et c’est à elle qu’il faut se référer pour faire, par raisonnement, des conjonctures sur le non-manifeste, comme je l’ai déjà dit auparavant. Si d’autre part, il n’y avait pas ce que nous appelons « vide », « place » et « nature intangible », il n’y aurait nul endroit où les corps pourraient se mouvoir, comme il apparaît clairement qu’ils le font. En dehors d’eux, on ne saurait même concevoir aucune des choses - ni par saisie directe ni par analogie avec ce qui est directement saisi - que l’on tient pour des natures complètes, par opposition à ce que nous appelons des accidents ou des propriétés de ces natures », Épicure, Lettre à Hérodote, 38-40

Parménide frappe tout le discours rationnel sur la nature, assimilé à un ensemble d’opinions vraisemblables, d’irrationnel. La nature n’est pas pour Parménide un objet de savoir véritable, car elle n’offre au regarde que le mouvement et la différence. Le vrai ne se dit pour Parménide qu’au-delà de la physique, à propos de l’être même, dans une tautologie qui préserve son identité, à savoir que l’être est, le non-être n’est pas1. Dans sa lettre à Hérodote, Épicure reprend cette difficulté pour lever cette interdiction ontologique et produire un discours assurément rationnel sur la nature.
La première inflexion que produit Épicure, et non des moindres, est rien ne naît de rien, autrement dit, l’existence du devenir n’a rien d’irrationnelle ou de paradoxale en soi. Ainsi, le devenir est une propriété de l’être : « Il faut voir, tout d’abord, que rien ne naît du non-être, car tout naîtrait de tout, sans jamais requérir aucune semence en supplément ». Les termes du devenir sont ceux de l’être, comme si le devenir était un passage de l’être dans l’être et non un pur et unique non-être impensable. Venir à l’être, ce n’est pas être hors de lui, mais précisément venir en lui. Il est vrai que la formulation de Parménide de l’être est si radicalement distincte du non-être ou devenir qu’une tentative de coexistence entre les deux impliquerait un dérèglement immédiat, l’être basculerait dans le non-être et réciproquement2. Alors que pour Épicure, devenir hors de l’être c’est tout simplement ne pas être, être anéantie et n’avoir aucune réalité ou devenir. Encore une fois, c’est au sein même de l’être que le devenir se produit, et par là même devient tout à fait rationnel et pensable.
Dans un deuxième temps, Épicure transforme la notion d’être par une identification de celui-ci au tout et résout la difficulté de considérer l’être comme strictement identique à lui-même comme le fait Parménide3. C’est-à-dire qu’Épicure ne remet pas en cause l’identité de l’être, pour autant, en le renvoyant au tout, il en transforme les attendus : « De plus, le tout a toujours été tel qu’il est maintenant, et il sera toujours tel. En effet, il n’y a rien en quoi il change. En dehors du tout en effet, il n’y a rien qui, étant passé en lui, produirait le changement ». L’être ne change pas sinon il serait non-être et alors il n’est plus. Pour autant, cette identité est d’abord une forme d’équation ou d’égalité. En effet, puisque l’être est un tout, c’est en tant que totalité qu’il demeure un tout soustrait au changement. Tout se passe comme si l’identité du tout était de l’ordre du quantitatif, rien ne va hors du tout, rien ne viens hors de lui. De cette manière, le devenir appliqué aux êtres particuliers qui le constituent est tout à fait possible.
La dernière inflexion de la notion d’être est directement liée au fait que ce celui-ci est identifié à un tout, et ce tout est composé de corps et de vide « Mais en outre le tout est corps et vide ». Chez Parménide, l’être est Un et incomposé, pure intériorité sans mélange4. Chez Épicure, l’être en tant que tout procède de deux principes : les corps et le vide. Les corps comme principe du tout sont affirmés d’après le critère de vérité des sensations qui témoignent de leur présence évidente. En revanche, pour le vide, comment les sensations qui sont seules critères de vérité peuvent conduire au principe du « non-manifeste », précisément ce qui échappe aux sensations? Les sensations n’empêchent pas le raisonnement : « c’est à [la sensation] qu’il faut se référer pour faire, par raisonnement, des conjonctures sur le non-manifeste ». Le vide est le lieu des corps, c’est-à-dire ce sans quoi les propriétés les plus évidentes des corps ne pourraient exister.
La sensation comme support à l’ontologie d’Épicure est sans doute ce qui éloigne le plus Épicure de la métaphysique de Parménide. Si la considération de l’être, sa conception ou son intelligibilité est contredite par les sens ou la sensation, alors nous ne pouvons d’après Épicure saisir l’être ou le tout correctement. Alors que d’après Parménide, c’est précisément les sensations et les corps qui font violence à l’intelligibilité de l’être5.
Le dernier moment du texte d’Épicure est un moment de clôture de sa refonte du concept de l’être comme tout dont les principes sont les corps et le vide. Rien en dehors des corps et du vide ne peut expliquer l’être du tout et des choses. Ce qui est irrationnel n’est donc pas le devenir à la manière de Parménide, mais ce qui ne prend pas en compte les éléments fondamentaux que sont les corps et le vide comme principes et appréhendés par la sensation comme critère de vérité.
Ainsi, en mettant en parallèle le poème de Parménide et la conception de l’être chez Épicure dans sa lettre à Hérodote avec toutes les inflexions que celle-ci produit, nous comprenons mieux les difficultés que l’ontologie parménidéenne contient pour la conduite d’un discours rationnel sur les choses de la nature soumise au devenir. Il y a chez Épicure une réelle égalité entre le niveau ontologique et le niveau phénoménal, aussi, les trois assertions : rien ne naît de rien ; le tout est identique à lui-même ; le tout est corps et vide, ne saurait être comprises dans l’économie du texte d’Épicure si elles n’étaient renvoyé aux sensations.

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