Bergson, "Mon présent est, par essence, sensori-moteur".

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« On ne veut voir dans la perception qu’un enseignement s’adressant à un pur esprit, et d’un intérêt tout spéculatif. Alors, comme le souvenir est lui-même, par essence, une connaissance de ce genre, puisqu’il n’a plus d’objet, on ne peut trouver entre la perception et le souvenir qu’une différence de degré, la perception déplaçant le souvenir et constituant ainsi notre présent, simplement en vertu de la loi du plus fort. Mais il y a bien autre chose entre le passé et le présent qu’une différence de degré. Mon présent est ce qui m’intéresse, ce qui vit pour moi, et, pour tout dire, ce qui me provoque à l’action, au lieu que mon passé est essentiellement impuissant. Appesantissons-nous sur ce point. En l’opposant à la perception présente, nous comprendrons déjà mieux la nature de ce que nous appelons le “souvenir pur”.

On chercherait vainement, en effet, à caractériser le souvenir d’un état passé si l’on ne commençait par définir la marque concrète, acceptée de la conscience, de la réalité présente. Qu’est-ce, pour moi, que le moment présent ? Le propre du temps est de s’écouler ; le temps déjà écoulé est le passé, et nous appelons présent l’instant où il s’écoule. Mais il ne peut être question ici d’un instant mathématique. Sans doute il y a un présent idéal, purement conçu, limite indivisible qui séparerait le passé de l’avenir. Mais le présent réel, concret, vécu, celui dont je parle quand je parle de ma perception présente, celui-là occupe nécessairement une durée. Où est donc située cette durée ? Est-ce en deçà, est-ce au-delà du point mathématique que je détermine idéalement quand je pense à l’instant présent ? Il est trop évident qu’elle est en deçà et au-delà tout à la fois, et que ce que j’appelle “mon présent” empiète tout à la fois sur mon passé et sur mon avenir. Sur mon passé d’abord, car “le moment où je parle est déjà loin de moi” ; sur mon avenir ensuite, car c’est sur l’avenir que ce moment est penché, c’est à l’avenir que je tends, et si je pouvais fixer cet indivisible présent, cet élément infinitésimal de la courbe du temps, c’est la direction de l’avenir qu’il montrerait. Il faut donc que l’état psychologique que j’appelle “mon présent” soit tout à la fois une perception du passé immédiat et une détermination de l’avenir immédiat. Or le passé immédiat, en tant que perçu, est, comme nous verrons, sensation, puisque toute sensation traduit une très longue succession d’ébranlements élémentaires ; et l’avenir immédiat, en tant que se déterminant, est action ou mouvement. Mon présent est donc à la fois sensation et mouvement ; et puisque mon présent forme un tout indivisé, ce mouvement doit tenir à cette sensation, la prolonger en action. D’où je conclus que mon présent consiste dans un système combiné de sensations et de mouvements. Mon présent est, par essence, sensori-moteur. »

Henri Bergson, Matière et mémoire, p.152-53.

Dans cet extrait de Matière et Mémoire, Bergson aborde le thème du temps et plus particulièrement de l’instant présent dont il affirme qu’il est une réalité concrète de ma conscience et de mon corps, et qu’en tant que tel, il est a la fois la sensation et le mouvement me permettant une puissance d’agir. Bergson énonce cette thèse dans la mesure où il considère que l’instant présent n’est pas simplement une conception mathématique délimitant passé et avenir, mais contient une épaisseur suffisante pour ma puissance d’agir et constitue la réalité présente de ma conscience et de mon corps. Ainsi, Bergson surmonte l’obstacle d’un présent qualifié idéalement comme un point dans l’espace dont la seule fonction est de mettre une frontière entre passé et avenir, et que je ne peux que concevoir sans en faire l’expérience, en éprouver la réalité concrète. Les enjeux du problème présentés dans ce texte concernent essentiellement la durée de l’instant présent. En effet, lorsque l’instant présent n’est considéré que comme une limite mathématique, il ne contient aucune épaisseur et cela surtout parce qu’il est seulement conçu par un entendement. En mettant à distance cette pure conception idéale, Bergson formule un instant présent qui procède d’une combinaison entre un passé et un avenir immédiats, donnant un caractère pratique au passé, en tant qu’il aide mon action, et une dynamique à l’avenir, en tant qu’il conduit et dirige l’actualisation d’une action. De cette manière, l’instant n’est plus un point strictement évanescent, concevable comme limite d’un avant et d’un après de celui-ci, mais une durée extensive, combinant concrètement passé et avenir immédiats dans la plus stricte solidarité. Bergson installe durablement et concrètement l’instant présent dans la réalité temporelle d’une conscience portant la marque de son corps.

Pour répondre à ces enjeux, nous pouvons constater trois parties dans ce texte. La première partie du texte expose une simple différence de degré entre perception et souvenir pur, faisant l’objet de la critique de Bergson afin d’amorcer une direction pratique de l’instant présent. À partir de là, et dans une deuxième partie, Bergson détourne étape par étape les attendus d’un temps idéalement conçu afin d’aboutir dans une troisième partie, à la conquête d’un instant présent comme un tout qui dure concrètement dans la mesure où il combine sensation et mouvement.

Dans cette première partie, Bergson présente le problème d’une indistinction entre souvenir pur et perception. La ligne problématique qui permet à Bergson d’amorcer une critique d’une telle indistinction est la temporalité. Si l’on en croit Bergson, on ne peut trouver qu’une différence de degré entre perception et souvenir que si l’on n’estime pas la perception dans son entière réalité, c’est-à-dire en s’arrêtant à sa structure strictement intellectuelle: « On veut voir dans la perception qu’un enseignement s’adressant à un pur esprit, et d’un intérêt tout spéculatif ». Un tel examen porte son regard sur la résultat de la perception comme « enseignement », c’est-à-dire ce que l’esprit tire pour lui-même d’après la perception qu’il a d’un objet qui n’est plus déterminant à ce stade purement théorique de la perception. Or, la perception n’est pas un produit de l’esprit seulement, elle est un processus d’organisation d’une multitudes de sensations présentes à travers lequel un individu appréhende un objet, elle implique donc aussi le corps. Si l’on admet que la perception ne concerne que l’esprit, et ne s’adresse qu’à lui, alors l’objet appréhendé et senti par le corps devient tout à fait mineur dans le processus de perception. Pour Bergson, effectivement, si l’on détache la perception de son objet, alors la perception est du même ordre que le souvenir, il n’y aura qu’une différence de degré entre souvenir et perception : « alors, comme le souvenir est lui-même, par essence, une connaissance de ce genre, puisqu’il n’a plus d’objet on ne peut trouver entre la perception et le souvenir qu’une différence de degré ». Une telle approche positionne la perception et le souvenir à un ordre « d’enseignement » et de « connaissance », c’est-à-dire le résultat d’un acte plutôt que l’acte lui-même et c’est en cela que perception et souvenir ne diffèrent pas en nature, du moins, de ce point de vue là.

Quelle est cette différence de degré? « La perception [déplace] le souvenir et [constitue] ainsi notre présent, simplement en vertu de la loi du plus fort ». Souvenir et perception s’enchaînent alors qu’ils ne sont pas du même ordre. Cette simple différence de degré, faisant l’objet de la critique de Bergson, entre la perception, rendant le présent présent, et le souvenir, qui rend présent à l’esprit ou la conscience un élément du passé, s’enchaînent pourtant d’après la « loi du plus fort », par arrachement. Le présent se ferait présent par la perception de manière forcée, n’ayant d’autre alternative pour détourner la conscience ou l’esprit d’un passé sans corps et sans sens. Même en en réduisant l’objet d’une perception à une indétermination, et en ne prenant pas en compte la présence du corps dans ce processus, afin de ne maintenir que la teneur spéculative de l’esprit par l’attention porté sur son enseignement, une perception existe toujours par une mise en situation d’un corps qui sent et dont l’esprit peut prendre conscience. En évoquant un enchaînement de souvenir et de perception, l’un constituant le passé et l’autre le présent, « en vertu de la loi du plus fort », Bergson note déjà que la considération de la perception et du souvenir en terme de différence de degré est problématique, car il serait difficile de ne pas prendre en compte la valeur objective et sensorielle de la perception dans le présent sans aboutir à une telle difficulté.

Précisément, tout le problème de Bergson consistera à défaire cette simple différence de degré entre perception présente et souvenir, et pour répondre à cette exigence, Bergson passe par une distinction entre passé et présent : « Mais il y a bien autre chose entre le passé et le présent qu’une différence de degré. Mon présent est ce qui m’intéresse, ce qui vit pour moi, et pour tout dire, ce qui me provoque à l’action, au lieu que mon passé est essentiellement impuissant ». La direction que prend la résolution de la difficulté de la différence de degré entre présent et passé sera pratique et prendra en charge ce qui rend possible une action dans le présent. En passant directement d’une perception et d’un souvenir au présent et au passé, Bergson rend plus aiguë la difficulté d’une distinction superficielle d’une perception présente et d’un souvenir. Qu’est-ce que le présent, du moins, qu’est-ce que le présent pour une conscience individuelle qui perçoit et par ailleurs se souvient? Bergson expose explicitement sa thèse dont nous pouvons comprendre, à ce niveau du texte, que la direction, essentiellement pratique et individuelle, prenant en compte aussi bien la conscience que le corps d’un individu. En effet, il est question d’une conscience qui perçoit et qui peut agir, dans et par le présent et la situation de son corps, alors que le souvenir en tant que tel, ayant une réalité d’abord spéculative, parce qu’il n’appartient qu’à l’esprit, ne permet plus l’action. Le souvenir et le passé en eux-même ne permettent pas à une conscience de modifier une situation. En réorganisant ainsi perception et souvenir du passé d’après le critère d’une puissance d’agir et une dimension pratique intégrant la présence du corps, Bergson mobilise ce qui est en oeuvre dans le présent, à savoir une puissance vitale qui retient mon attention et la réalité de mon corps. Bergson n’évoque pas un présent ou un passé, mais « mon présent » et « mon passé », c’est-à-dire ce qui est en oeuvre dans le présent et ne l’est pas dans le passé, en tant qu’il recouvre ma réalité individuelle, constituée de ma conscience et de mon corps, mais qui en même temps convoque ce qui est à l’extérieur de ma réalité et « me provoque à l’action ».

Dans cette première partie, Bergson procède par étape à l’exposition de sa thèse qui prend d’abord position contre une simple différence de degré entre souvenir et perception dans la mesure où cette différence confond passé et présent par une surestimation de la présence de l’esprit dans le champ perception. De cette manière, le rapport de la conscience au présent a une forme simplement spéculative qui ne diffère pas de manière déterminante du passé. Au contraire, pour Bergson, il y a une différence fondamentale entre présent et passé pour la conscience dès lors que l’on aiguille le problème de la temporalité sur un plan pratique considérant la présence de mon corps aussi bien que de ma conscience. J’agis dans le présent et me souviens du passé.

Dans la deuxième partie du texte, Bergson délimite clairement une perspective idéale ou mathématique du temps, et un temps vécu ou concret qui représente pour moi la réalité de mon présent. La conscience reste le centre de l’analyse de Bergson, mais pour ne plus la considérer seulement comme un pôle spéculatif, il est nécessaire d’en dégager la ligne concrète afin de rendre claire la temporalité vécue aussi par un corps et non simplement conçue : « On chercherait vainement, en effet à caractériser le souvenir d’un état passé si l’on ne commençait par définir la marque concrète acceptée par la conscience, de la réalité présente ». Il ne suffit pas de proclamer une ligne concrète de la conscience dans sa perception présente, il est nécessaire d’en estimer la teneur sans contradiction. En effet, un état de la conscience prenant pour elle la forme d’un souvenir a été vécu dans le présent et de façon concrète, c’est-à-dire par une conscience singulière, avant de basculer dans le passé, et c’est en ce sens qu’il est nécessaire de reconquérir le caractère concret de la « réalité présente », ce qui est réellement vécu par une conscience et ce qui pose les conditions d’une action, autrement dit, la présence d’un corps.

La première question que Bergson pose à propos de la réalité présente engage un « moi » ou une conscience déterminée, et sans doute est-ce là l’élément fondamental de la marque concrète d’un moment présent pour la conscience. En effet, en situant la conscience au coeur même de l’interrogation de sa réalité présente, Bergson met la conscience dans une situation où elle peut agir avec un corps en étant directement en rapport avec l’expérience de la réalité présente. Pour définir ce présent, Bergson reprend la définition tout à fait classique du temps dont il détermine les éléments de façon nominatives : « Le propre du temps est de s’écouler ; le temps déjà écoulé est le passé, et nous appelons présent l’instant où il s’écoule». Ainsi, Bergson amorce la définition de la réalité présente du temps à partir d’une vision classique du temps, c’est-à-dire un mouvement que l’on caractérise selon l’antériorité, le passé et d’après le moment où se mouvement se fait, à savoir le présent. Le temps apparaît alors comme un mouvement qui fait passé et se fait dans le présent. Mais Bergson prend immédiatement ses distances avec le mouvement strictement mathématique de celui-ci. La véritable difficulté d’un temps mathématique se manifeste dans la manière dont est considéré le présent, et plus particulièrement l’instant. En effet, cette vision du temps considère l’instant présent comme on considère un point mathématique dans un espace. Il ne trouve sa nécessité que dans la mesure où il existe un passé et un avenir constitué comme des blocs. L’instant présent en ce sens ne peut être qu’idéal et conçu, non vécu par une conscience, car il ne quantifie que ce qui n’existe plus et ce qui existera peut-être, comme un invariant. Tout se passe comme si le présent et l’instant étaient de purs passages, ne pouvant constituer aucune durée, si ce n’est en tant que point renvoyant au passé et posant la limite de ce passé par rapport à l’avenir.

Si la conscience n’était qu’un esprit qui conçoit, c’est-à-dire ne produisant que des opérations intellectuelles se rapportant à l’entendement seul, alors effectivement l’instant présent n’aurait pour elle qu’une valeur idéale et spéculative ne la mettant pas avec son corps en situation d’agir. Mais la conscience n’est pas qu’entendement, elle perçoit aussi et appréhende un objet d’après une multiplicité de sensations présentes qui la mettent directement aux prises avec une réalité immédiatement présente : « Mais le présent réel, concret, vécu, celui-là occupe nécessairement une durée ». Pour qu’une perception présente soit possible, pour qu’une réalité présente soit vivable, il faut que l’instant dure, occupe une durée, c’est-à-dire qu’il ait une teneur extensive, alors qu’une conception idéale de mon instant me refuse cette teneur dans la mesure où elle éloigne et médiatise en quelque sorte la présence de mon corps. Mais comment un temps qui s’écoule et dont le propre est le mouvement peut remplir une durée, occuper quelque chose, alors que l’écoulement procède toujours d’un débordement, d’une direction vers autre chose? Il apparaît que tout l’enjeu de ce texte de Bergson est de réinvestir la définition classique du temps et en tant qu’abstraction mathématique conçue et non vécue pour en détourner les attendus. Le temps comme présent s’écoule et en tant qu’abstraction mathématique conçue et non vécue l’instant mathématique est conçu comme point dans l’espace délimitant un passé et un avenir, à partir de là, Bergson mobilise cette dynamique de l’avant et de l’après de l’instant présent pour comprendre que le temps qui s’écoule peut tout aussi occuper une durée.

Ainsi, la question que pose Bergson a propos d’un instant qui occupe une durée est d’abord d’ordre spatial : « Où est donc situé cette durée? Est-ce en deça, est-ce au-delà du point mathématique que je détermine idéalement quand je pense à l’instant présent? ». Ce que nous comprenons avec cette interrogation, c’est qu’un point mathématique ne peut constituer une durée et si une durée est possible, elle le sera nécessairement hors de ce point idéalement conçu par une conscience. Mais cette interrogation de Bergson consiste à dégager les conditions d’une durée en tant qu’elle puisse être capable d’accepter sans contradiction l’idée que l’instant présent peut être caractériser par une certaine épaisseur, comment cette condition peut-elle être interrogée dans l’espace du passé et de l’avenir? : « Il est trop évident qu’elle est en deça et au-delà tout à la fois, et ce que j’appelle « mon présent » empiète tout à la fois sur mon passé et sur mon avenir ». Autrement dit, le point mathématique que serait un instant présent n’est pour Bergson en aucune manière déterminant pour définir mon présent, puisque le présent est ici qualifié sans le recours à une frontière entre passé et avenir. Une durée nécessairement vécue est rendue possible précisément part une mise à distance radicale de ce point conçu par un entendement afin de favoriser une proximité entre le passé et l’avenir dans mon présent. Le présent est à la fois en dehors et dans le passé et l’avenir, et cette double direction étire le présent en quelque sorte, comme si l’instant présent était à la fois tirée par le passé et depuis le passé, en même temps qu’il était poussé en avant vers l’avenir. Pour autant, cette mise à l’écart du présent même idéalement conçu comme limite mathématique au profit d’un instant qui dure en vertu d’un « empiètement » du passé et de l’avenir, n’est-ce pas prendre le risque de compromettre l’intégrité de l’instant? C’est-à-dire qu’il est nécessaire de changer de focal une fois la mise à l’écart de l’instant mathématique confirmée. Le passé n’est plus un avant du présent comme l’avenir n’est plus un après du présent, simple référence intellectuelle, peu saisissable concrètement. La durée configure le déjà du passé et de l’avenir dans le présent. Ce qui fait que l’instant présent dure tout en étant un laps de temps et non une coupure idéale, c’est qu’il est tout à la fois déjà engagé dans le passé et présent dans l’avenir dont il prend la direction. Bergson prend bien soin de mettre au clair cette empiètement du présent dans le passé et l’avenir qui n’est en aucune manière une confusion : « Sur mon passé d’abord, car le « moment où je parle est déjà loin de moi » ; sur mon avenir ensuite, car c’est sur l’avenir que ce moment est penché, c’est à l’avenir que je tends ». Si le présent dure tout en étant instant, c’est en quelque sorte parce qu’il est déjà retenu par le passé et tout de suite poussé vers l’avenir. Plutôt qu’un point mathématique, le présent et l’instant serait comme des vecteurs, « et si je pouvais fixer cet indivisible présent, cet élément infinitésimal de la courbe du temps; c’est la direction de l’avenir qu’il montrerait ». Autrement dit, même si l’instant qui s’écoule pouvait être figé, il continuerait à manifester une certaine dynamique.

Cette dernière remarque de cette deuxième partie du texte présente un intérêt crucial dans la mesure où Bergson établit l’allure que prend la « courbe du temps », et la manière dont elle s’agence à partir de la situation du présent. D’abord, dans la courbe du temps, la caractéristique du présent est d’être indivisible et d’avoir pour lui sa propre intégrité et réalité, car tout en étant cet empiètement sur passé et avenir, il n’est pas pour autant ce passé et cet avenir. Mais ce qui fait son caractère indivisible est de l’ordre de l’élément et de l’infiniment petit, et non à la manière d’une coupe idéale, ce qui signifie que le présent est concrètement intégré à la courbe du temps, en étant ce laps de temps qui montre la direction d’un avenir. Cette volonté de fixer l’instant présent sur la courbe du temps, prenant la forme du conditionnel ( « si je pouvais fixer cet indivisible présent..»), prend surtout le contre-pied du présent comme coupure idéale, puisque celui-ci est vecteur, mais aussi, contrairement à la façon dont Bergson avait présenté le temps qui s’écoule, en étant présent au moment ou il s’écoule et passé au moment où il s’est écoulé, cette fois, sa courbe du temps prends le parti de l’avenir et de l’action, car lorsque ce temps est pris comme élément fixe et infiniment petit, il se dirige vers l’avenir.

Dans cette deuxième partie du texte, Bergson dégage la condition d’une instant concret et non idéal. Ainsi, pour Bergson, une réalité présente pour une conscience portant la marque concrète du corps, un instant présent peut acquérir une épaisseur et occuper une durée car il empiète tout à fois sur le passé et sur l’avenir. Il n’est effectivement pas une simple coupe idéale concevable seulement par un entendement et s’adressant seulement à lui. À partir de cette nouvelle vision du temps et du présent en particulier, Bergson procède à la qualification de mon présent comme « sensori-moteur » par nature dans une troisième partie.

Puisque le présent est à la fois une part du passé et une direction vers l’avenir tout en étant un élément indivisible, « il faut donc que l’état psychologique que j’appelle « mon présent » soit tout à la fois une perception du passé immédiat et une détermination de l’avenir immédiat ». Mon présent est alors une perception de ma conscience qui prend en charge l’immédiat du passé et l'immédiat de l’avenir. Une perception du passé immédiat n’est pas un pur souvenir, car le caractère immédiat de ce passé devient utile à l’action à laquelle je me prépare, comme si l’immédiateté du passé par rapport à mon présent devenait actuelle dès lors que le passé pouvait être perceptible. Quant à l’avenir, il est déterminant de mon action depuis mon présent. Encore une fois, il est question ici d’un avenir immédiat, c’est-à-dire précisément ce qui est en train de se faire, ce vers quoi mon action est dirigée et devient actuelle. En évoquant l’immédiateté du passé et de l’avenir constituant mon présent pour ma conscience et mon corps, Bergson disqualifie définitivement le caractère référentiel et idéal du présent, considéré comme une frontière ou passage entre un passé et un avenir n’ayant aucune épaisseur.

La suite du texte pose plus de difficulté et plus particulièrement pour le passé immédiat qui, en tant que perçu, est considéré comme sensation. Une sensation est un phénomène psychologique provoqué par l’excitation d’un organe des sens du corps. Comme la perception d’un passé immédiat dans mon présent peut être sensation si le passé n’est plus et que le souvenir ne contient plus en lui-même les éléments d’excitation pour le corps? Encore une fois, il est nécessaire de maintenir l’immédiateté du passé au coeur de mon présent et non simplement un passé. Ensuite, si nous examinons attentivement les motifs que Bergson fournit de la sensation, nous serons plus en mesure de saisir cette idée que le passé immédiat est pour ma perception une sensation : « toute sensation traduit une très longue succession d’ébranlements élémentaires ». La sensation est d’abord une traduction qui permet à ma conscience de rendre visible ce qui arrive à mon corps. Alors, en ce qui concerne la perception de cette sensation de l’immédiat du passé, elle est comme la captation d’une image déjà appréhendée et qui serait à nouveau mobilisée et investie pour disposer ma conscience et mon corps à l’action, c’est-à-dire à prendre la direction de l’avenir. « Mon présent est donc à la fois sensation et mouvement ».

Si mon présent est à la fois sensation et mouvement, passé immédiat et avenir immédiat, qu’est-ce qui permet à Bergson d’affirmer qu’il est un « tout indivisé » et cela d’autant plus qu’il est qualifié ensuite comme une « système combiné »? Dire que mon présent est un « tout indivisé », ce n’est pas affirmé son indivisibilité. En effet, un être indivisible signifie qu’il ne peut être divisé en plusieurs parties ou décomposé, alors que l’indivisé exprime le fait que des éléments qui composent un tout ne peuvent être séparés entre eux. À partir de cette exigence d’un présent comme tout indivisé et non indivisible, Bergson énonce la solidarité produite dans ce même présent entre sensation et mouvement : « ce mouvement doit tenir à cette sensation, la prolonger en action ». La source de l’action se trouve dans le passé immédiat perçu en tant que sensation, mais son actualisation n’est possible que si le mouvement qui détermine la direction de l’avenir le pousse vers mon présent en train de se faire. Ce « système combiné » de sensation et mouvement qu’est mon présent est donc bien un ensemble composé et agencé, pas simplement juxtaposition, mais véritable unité comme en train de s’unifier, et c’est pour cela que mon présent est ce trait d’union entre sensation et mouvement, respectivement, ou « sensori-moteur». Cette conquête de la nature du présent, de mon « présent », comme état psychologique, essentiellement pratique, rend efficace le souvenir qui en sortant de son impuissance, en étant immédiat et solidaire de l’avenir comme mouvement, devient source d’action pour mon corps et ma conscience.

L’intérêt fondamental de ce texte de Bergson a été de démontrer que l’instant présent, pour ma conscience et mon corps, était une réalité concrète de mon existence, et qu’en tant que tel, il était un élément entièrement intégré à la courbe du temps, qu’il durait dans le temps. D’abord, parce que le présent ne s’adresse pas qu’à mon entendement, il met ma conscience et mon corps en situation d’agir. Ensuite, l’instant présent n’est pas une conception idéale délimitant et fixant ce qui arrive avant et après lui, mais un empiètement sur mon passé et mon avenir. Et puisque mon présent est cet empiètement et non une limite, il prend en charge une sensation présente dans mon passé immédiat comme une image qui aide mon action et le mouvement de l’avenir immédiat qui actualise mon action et la met en oeuvre. Ainsi, mon présent est une durée extensive rendant possible mon action dans la mesure où elle est aidée par le passé immédiat et déterminée à s’actualiser par le mouvement de l’avenir immédiat qui en donne la direction, ce que Bergson nomme le schéma sensori-moteur.

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