Schopenhauer et le désir

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Tout vouloir procède d'un besoin, c'est-à-dire d'une privation, c'est-à-dire d'une souffrance. La satisfaction y met fin; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés; de plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l'infini; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême lui-même n'est qu'apparent: le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d'aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C'est comme l'aumône qu'on jette à un mendiant: elle lui sauve aujourd'hui la vie pour prolonger sa misère jusqu'à demain - Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l'impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu'il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n'y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c'est en réalité tout un: l'inquiétude d'une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu'elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré.

Schopenhauer, le Monde comme volonté et comme représentation (1818), Éd. P.U.F., 1992, §38

Dans cet extrait du Monde comme volonté et représentation, Schopenhauer aborde le thèse de la volonté dont il développe une position singulière. En effet, en identifiant la volonté au désir, Schopenhauer l’estime à l’aune d’une passivité plutôt que d’un agir? Cette nouvelle conception de la volonté participe d’un refus de la « l’intellectualisation » de celle-ci par le schéma de la causalité, ce qui explique le transfert de cette notion dans la perspective affective par une identification de la volonté au désir. L’obstacle qui se trouve ainsi surmonté est l’échec du contrôle des désirs par le volonté, puisque volonté et désir sont une seule et même chose. le bonheur ne s’atteint donc pas par la volonté qui viendrait arrêter le tourbillons du désirs par acte délibéré en vue d’une fin, le seul moyen de l’atteindre durablement étant la suspension de la volonté elle-même. Le coeur même des enjeux de cet texte est le caractère aveugle de la volonté ne pouvant se projeter dans un but ou une fin, mais qui n’en reste pas moins sans cesse propulsée dans une conscience engendrant corrélativement et immédiatement de la souffrance subie non pas malgré la volonté, mais par la volonté. Tout l’effort de Schopenhauer sera alors de savoir comment se saisir d’un véritable bonheur sans la volonté et les fins dont elle pourrait disposer.

Nous avons constaté trois parties dans ce texte. Dans la première partie, Schopenhauer étaye de désir, c’est-à-dire la volonté, selon la dynamique du manque présente dans le besoin. Dans le seconde partie, l’auteur vise tout particulièrement les défauts et les lacunes du processus de satisfaction des désirs. Et enfin, dans une dernière partie, Schopenhauer apporte ce qu’il estime être une solution durable à une volonté n’engendrant que souffrance.

La première partie de ce texte présente en quelque sorte la maxime du désir dont les conséquences se déduisent implacablement: « Tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance ». De manière générale, le vouloir est identifié chez Schopenhauer au désir, et ce désir lui-même découle et dépende de la dynamique du besoin dont le trait fondamental est la « privation » et la réponse immédiate la souffrance. Cette maxime à l’allure implacable agence une vision pessimiste propre à Schopenhauer, dont le principe suppose une que nos projets et nos désirs sont à notre insu au service d’un vouloir-vivre aveugle, d’une tendance sans finalité, de sorte que la souffrance l’emporte nécessairement sur le contentement. Tout le propos de Schopenhauer sera d’étayer le désir par cette vision du monde. La première des affirmations articulant cette vision sera de montrer comment la douleur l’emporte sur le plaisir, le plaisir n’étant qu’une cessation ponctuelle de cette même douleur. Affirmer le désir ou la volonté comme dérive du besoin, marque le désir par une privation ou un manque qui creuse sans cesse celui-ci, et il ne s’agit pas pour Schopenhauer de penser le désir ou la volonté du côté de l’objet visé, mais de désir lui-même, quelque soit le désir, procédant du besoin, de sorte que sa satisfaction ne sera pas conditionné par la capacité du désir à viser un objet possible, mais sera déterminé par la structure même du désir qui est essentiellement privation. Ainsi, la visée du désir n’est pas un motif essentiel à l’appréciation du désir, il est ciblé en tout premier lieu comme une privation engendrant la souffrance, précisément parce qu’aucun but ni aucune limite sont assignés à celui-ci.

Cette minoration de la visée du désir rendue manifeste par la volonté d’en saisir la dynamique, implique donc une position problématique de la satisfaction du désir : « La satisfaction y met fin, mais pour un désir qui est satisfait dix au moins sont contrariés », de sorte que la satisfaction, apparaissant comme le fait de combler un manque accompagné d’un certain plaisir, ou du moins une cessation de douleur, manifeste en définitive, de part en part sa ponctualité et ne peut être qu’un effet local, car une satisfaction est ici satisfaction d’un désir et non du désir, autrement dit, la puissance de la dynamique du manque qui le creuse. Il y a comme un gouffre ou une disproportion qui vient régler le rapport du désir à sa satisfaction. La satisfaction est toujours satisfaction d’un désir et quoi qu’il arrive, il y aura toujours une pluralité de désir à satisfaire. Il apparaît alors que la satisfaction d’un désir mettant fin à une souffrance introduise avant tout une exception dans le régime du désir ou de la volonté.

Cette exception trouve son motif dans une dissymétrie ou discordance de temporalité et de puissance à l’oeuvre dans le désir d’un côté et la satisfaction de l’autre. Tandis que le désir est « long », la satisfaction est « courte », autrement dit, le désir ouvre en permanence, alors que la satisfaction est intermittence, n’ayant qu’un effet ponctuel sur la permanence du désir. Du point de vue de leur force, les « exigences » du désir « tendent à l’infini », alors que la satisfaction est « parcimonieusement mesurée », c’est-à-dire que la force du désir ne connait aucune limite possible, alors même que la satisfaction est de part en part constitutive d’une extrême tempérance, et est qualifiée comme strictement mesurable. Autrement dit, la satisfaction n’est pas une puissance suffisante pour se positionner comme celle du manque oeuvrant dans le désir de façon permanente. Tout se passe comme si le désir et la satisfaction étaient séparés, du moins, la puissance du désir est telle, que sa satisfaction relève nécessairement de l’irrégularité, le manque creusant le désir apparaissant ainsi comme un processus irréductible. Cela nous pousse à croire que le désir est tension permanente, poussée, plutôt qu’un agencement ayant pour but la satisfaction, agencement qui conduirait l’analyse vers la visée d’un objet. Or, Schopenhauer semble diriger les enjeux du désir avant tout vers sa dynamique de manque que rien ne peut satisfaire de manière générale.

Dans cette première partie, Schopenhauer répond à tous les attendus d’une vision pessimiste du monde en faisant du désir le coeur nodal de cette vision, dans la mesure où le désir est constitutif du manque, sa satisfaction ne peut être que ponctuelle et locale, comblant un désir plutôt que le désir, impliquant ainsi une cessation d’une souffrance aussitôt noyée par les souffrances provoquées par l’insatisfaction d’un essaim d’autres désirs.

La deuxième partie de ce texte pousse encore plus loin la précarité impliquée dans la satisfaction d’un désir en ciblant plus précisément la manière dont la satisfaction « agit » seulement à la surface du désir n’atteignant jamais le coeur de ce qui le creuse, n’empêchant jamais sa continuation. En effet, si la satisfaction est intermittence, peut-être même ralentissement du tourbillon de la privation et de la souffrance constitutive du d»sir, elle n’agit pas sur lui comme une rupture, à peine calme-t-elle légèrement la course inexorable et douloureuse du sentiment de privation. Dans cette partie, Schopenhauer étaye le désir selon le caractère perpétuel et renouvelable du besoin. En effet, lorsque j’ai soif et que je satisfait cette soif, je ne le fait pas une bonne fois pour toute, ma soif sera sans doute reconduite et de devrais sans cesse la renouveler, peu importe le besoin qui me contentera, l’objet de mon besoin sera à ce titre générique, bien que certaines dérives soient possibles, mais elles n’auraient aucune incidence sur le fait que ma soif sera toujours reconduite. Bien que basé sur le schéma du besoin, le désir n’est pas du même ordre, il engage un ordre d’affectivité plutôt que celui de la nécessité naturelle ou physique. Schopenhauer n’en maintient pas moins ce renouvellement sans cesse reconduit du manque dans le besoin afin de l’intégrer au niveau affectif du désir et de la souffrance.

De ce point de vue, même le contentement est précaire : « Mais ce contentement suprême lui-même n'est qu'apparent: le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue ». Même le contentement n’est jamais satisfaisant, l’intensité d’un désir différant toujours le seuil du contentement de sorte que non seulement la satisfaction d’un désir coextensive à un « emplissement » toujours local est temporaire par rapports au désir en général, mais en plus, elle est précaire, ne résistant jamais aux « exigences infinis » du désir englobant aussi une intensification singulière et permanente de celui-ci et c’est bien là tout le sens de la psychologie de la déception, signant une frustration durable synonyme de souffrance. En effet, si un contentement d’un désir est frustré dès le départ, il le sera toujours même si je ne sais pas encore, ou que je ne veuille pas le savoir, car Schopenhauer n’évoque pas une déception connue ou pas encore connue, mais « reconnue » et pas « encore reconnue », autrement dit, la déception constitue la satisfaction d’un désir bien qu’elle se manifeste après coup, et qu’elle se manifeste sans cesse.

La conclusion de Schopenhauer sur la précarité de la satisfaction du désir est radical : « la satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable » précisément parce que l’intensité du désir n’a aucune commune mesure avec sa satisfaction, peut importe l’objet visé. Et il semblerait que Schopenhauer aille un peu plus loin dans son analyse désir comme manque en intégrant finalement la satisfaction de celui-ci dans son processus d’intensification, dans la mesure où contenter un désir, c’est aussi repousser le seuil de satisfaction de celui-ci, le contentement n’étant ni « durable» ni « inaltérable ». À ce titre, l’image de l’aumône que Schopenhauer investit est éclairante et frappante à plusieurs égards. D’abord, ce qui paraît le plus fondamental est que le geste d’aumône méprise et semble indifférent à la condition même du mendiant, c’est pour cette raison qu’il a un moindre effet sur cette condition, et même, cette indifférence aveugle produit un processus si contradictoire qu’il engendre l’aggravation de la situation du mendiant en inversant l’effet voulu : « c’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve la vie aujourd’hui pour prolonger sa misère jusqu’à demain ». De même, parce que la satisfaction d’un désir est aveugle à la condition de celui-ci, ou du moins n’agit en aucune manière sur la dynamique du manque qui le creuse, aggrave le manque en rendant la satisfaction de plus en plus difficile, le désir reconduisant et intensifiant à l’infini ses exigences. L’image de l’aumône dont Schopenhauer fait usage n’éclaire pas seulement la manière d’être non durable et aggravante de la satisfaction, elle formule aussi une couleur « misérable » et « pathétique » de sa tentative, rejoignant la vision pessimiste du monde.

La troisième partie de ce texte opère un grand renversement par l’introduction de la notion de conscience et de subjectivité, articulant la volonté ou le désir sur le pâtir. Ce renversement consiste à positionner la conscience comme une sorte d’élément invariable soutenant un mouvement du désir qui procède de deux sens, autrement dit, la conscience, lorsqu’elle se laisse « manipuler » par la volonté, elle devient le lieu de l’impulsion du désir comme une poussée qui la creuse par la dynamique du manque, tout en inondant celle-ci par sa puissance : « Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à l'impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu'il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n'y a pour nous ni bonheur durable, ni repos ». Puisque la satisfaction du désir n’est jamais une cessation du désir, mais une ponctuation éphémère et aggravante de celui-ci, la véritable difficulté du désir ou de la volonté ne réside pas dans sa satisfaction pour atteindre le bonheur, mais est immédiatement coextensive à l’allure de la volonté elle-même comme production désir. Car le véritable enjeu n’est pas un bonheur, mais le « bonheur durable » doublé par le repos. Les condition d’une conscience se laissant amener par l’impulsion de désir ne permettent pas la durabilité du bonheur se traduisant par le repos. En effet, le repos n’est pas seulement une suspension d’une souffrance coextensive à un désir, mais la suspension radicale du désir lui-même. De ce point de vue, le désir n’est plus un manque qu’il faudrait combler, car l’efficacité de la satisfaction a largement été discutée, mais une « impulsion », autrement dit, une production paradoxalement prise dans le schéma du pâtir, car un sujet conscient subi cette production source intarissable de souffrance, le piégeant dans l’alternance « continuelle » des « espérances » et des « craintes ».

Alors que dans l’histoire de la philosophie la volonté est souvent pensée comme une faculté censée être la cause initiale des actes délibérés, aussi bien théoriques que pratiques, permettant ainsi d’agir d’après la représentation des fins. Schopenhauer rend la volonté problématique en la démobilisant de la configuration causale dans la mesure où sont motif essentiel est une lancée ou une impulsion par l’arrière, rendant aveugles les buts et les fins. Et face à cela, la conscience ne peut rien, elle ne permet pas d’éclairer les fins d’une volonté ou d’un désir, elle est elle-même aux prises avec cette poussée aveugle. Ainsi, l’agir lui-même est un pâtir, il se développe à l’intérieur d’un pâtir, puisque la volonté n’est plus déterminée par la modalité « intellectualiste » de la causalité, mais semble être avant tout le lieu de l’affectivité : « Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance : c’est en réalité tout un ». Cette impulsion aveugle qu’est le désir ou la volonté, indifférence les actes et les sentiments, ou du moins, les reformule toujours à l’aune d’un pâtir synonyme de souffrance. La volonté est en quelque sorte une passivité active et dynamique, il semblerait que Schopenhauer introduise dans la volonté comme désir, les deux sens de l’affectivité qui se révèle à la fois comme passivité et production, dans la mesure où la volonté exprime des « exigences », elle « emplit et trouble sans cesse la conscience » ; de sorte que seul le repos, c’est-à-dire une suspension de la volonté ou désir, permet de bonheur, cette fois durable pour la conscience. Le sujet qui veut, par ce vouloir qui le traverse, se trouve à l’intersection d’une poussée lui venant de l’arrière ( « impulsion »), et d’une réactivation sans cesse de cette poussée, le propulse continuellement dans l'alternance de la satisfaction et de la frustration, alternance manifestant le véritable rythme de la souffrance. Dans cette perspective, le repos pour un sujet consisterait à se dégager de cette intersection afin de ne plus subir l’alternative qu’elle conduit pour enfin connaître ce que Schopenhauer estime être le « véritable bonheur ».

Dans le dernier moment de cette partie, Schopenhauer fait le portrait d’une conscience en prise avec la volonté, c’est-à-dire le désir, en le caractérisant par des traits empruntés aux figures tragiques, renforçant la perspective pessimiste implicite tout au long du texte : «Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré ». Ce portrait est rendu compréhensible par l’expression « sujet du vouloir », autrement dit, une conscience strictement corrélative au vouloir comme désir, existant par le vouloir et vouée au surgissement de ses désirs. Chacune des figures tragiques cible un trait constitutif de cette « adhérence » de la conscience au désir, à savoir le renouvellement incessant du désir par représenté par Ixion, l’incapacité de répondre à la production sans cesse réactivée du désir exprimée par le geste des Danaïdes, et enfin la frustration et l’impossible satisfaction incarnées par Tantale. Plus que le portrait strict d’un sujet du vouloir, Schopenhauer en dépeint la souffrance corrélative par la densité tragique des images dont l’auteur fait l’usage, afin d’en exprimer un constat terriblement pessimiste.

Dans cette dernière partie, Schopenhauer, en introduisant la notion d’un sujet conscient dans son analyse, construit la dimension essentiellement passive de la volonté, qui n’est plus un agir, ou du moins, si elle devait être un agir, elle le serait sur un fond de pâtir. La seule possibilité pour la conscience de sortir de ce tourbillon n’est pas la satisfaction de ses désirs, mais le repos, c’est-à-dire une suspension de sa production, présenté comme le seul moyen d’un bonheur véritable et durable.

Dans une vision pessimiste du monde, la volonté, c’est-à-dire le désir, procède d’une telle puissance qu’il ne cesse de creuser le désir à la manière du besoin, la satisfaction ne pouvant jamais être que le contentement d’un désir et non du désir, de sorte que le plaisir apporté par ce contentement semble bien précaire. Si précaire, que cette satisfaction devient une condition d’aggravation d’un désir aussitôt qu’elle le contente précisément parce qu’elle est aveugle à la condition du désir. Et lorsque le désir devient une volonté pour une conscience, il met le sujet dans une situation où sa volonté ne cesse de la pousser dans les tourbillons du désirs, selon un agit procédant sur un fond de pâtir et de souffrance, si bien que le bonheur ne peut-être véritable et durable que part le repos, c’est-à-dire la cessation de la volonté et du désir.

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