La faculté d'oubli.
« L’oubli n’est pas seulement une vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels ; c’est bien plutôt un pouvoir actif, une faculté d’enrayement dans le vrai sens du mot, faculté à quoi il faut attribuer le fait que tout ce qui nous arrive dans la vie, tout ce que nous absorbons se présente aussi peu à notre conscience pendant l’état de « digestion » (on pourrait l’appeler une absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous assimilons notre nourriture. Fermer de temps en temps les portes et les fenêtre de la conscience ; demeurer insensible au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entredétruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particuliers pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir (car notre organisme est une véritable oligarchie) - voila, je le répète, le rôle de la faculté de l’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans la faculté de l’oubli ».
Nietzsche, Généalogie de la morale, III, § 1.
Dans cet extrait de la troisième dissertation de la Généalogie de la morale, Nietzsche aborde le thème de l’oubli dont il propose une vision originale. En effet, d’après Nietzsche, l’oubli n’est pas seulement un négatif de la mémoire, mais une activité positive qui s’attache à dégager du nouveau et le maintient en alerte de l’ordre psychique. Tout l’enjeu de cette vision de l’oubli comme faculté est de destituer la conscience de son caractère régulateur pour l’attribuer au fonctionnement inconscient de l’ordre psychique sur lequel peut agir l’oubli. L’oubli ne procède pas pas tant d’un effacement momentané ou définitif d’une partie de la mémoire car ce qui fait la mémoire de ce point de vue est ce dont j’ai eu effectivement conscience par le passé. Or pour Nietzsche, ce dont j’ai effectivement conscience ne représente que la surface de mon activité psychique, attribuer l’oubli à cette surface reviendrait à penser que l’oubli peut agir en fin de processus. Précisément, pour que l’activité de l’oubli soit effective, et fasse que la surface de la conscience soit affranchie de ses états antérieurs, il est nécessaire que l’oubli agisse au coeur de mon activité psychique, comparable au processus digestif organique. C’est pourquoi, Nietzsche estime que le véritable pouvoir régulateur et de ma vie psychique et de mon corps n’est pas la conscience, mais la faculté active d’oubli. Ainsi, l’oubli me permettrait de dégager ma vue, ainsi que l’organisation inorganique de ma vie psychique, et celui-ci se trouve être le pivot de la condition du bonheur, puisqu’il me permet, pour ainsi dit, de faire peau neuve, et d’être capable de ressentir de près ce qui arrive de nouveau dans l’instant présent, avec toute la noblesse d’esprit et de corps que cela exige.
Pour répondre à cet enjeu, nous avons repéré trois moments dans l’exposition de la faculté de l’oubli. Dans un premier temps, Nietzsche estime que l’oubli n’est pas une force d’inertie, mais une véritable activité qui doit être attribué au travail de mon activité psychique en procédant à une analogie de fonctionnement entre la vie psychique et le système digestif organique. Par cette analogie, Nietzsche, et dans une seconde partie, expose la manière dont la faculté d’oubli agit étant donné la réalité de l’activité psychique. Et enfin, dans le dernier moment de son argumentation, Nietzsche rend compte du fait que la faculté d’oubli n’est pas une force ou une activité aveugle, mais a pour fin de dégager la vue pour la nouveauté qui arrive dans l’instant présent, la possibilité même d’assimiler quelque chose de nouveau pour ma conscience, possibilité considérée comme la condition du bonheur.
Dans cette première partie, Nietzsche donne à l’oubli le caractère d’activité et non seulement comme effacement momentané ou définitif des souvenirs ou comme un processus négatif de la mémoire : « l’oubli n’est pas seulement vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels ». L’oubli ne serait donc pas seulement une force d’inertie ou de résistance, c’est-à-dire une réaction contre un trop plein de mémoire. Cette croyance est attribuée à ce que Nietzsche nomme la superficialité de certains esprits. Cette superficialité qualifie une volonté de connaissance qui reste à la surface des choses et se soustrait à leur profondeur. Si l’oubli peut-être qualifié comme une force d’inertie ou réactionnelle, cela est possible que dans la mesure où l’on resterait à la surface des choses. Cette disqualification du souvenir comme simple phénomène de réaction signifie alors qu’il est nécessaire de l’estimer selon une certaine profondeur. Si l’oubli est une réaction en surface, qu’en est-il en profondeur : « C’est bien plutôt un pouvoir actif, une faculté d’enrayement dans le vrai sens du mot ». En étant considérée comme faculté, Nietzsche qualifie l’oublie comme une activité qui arrête et empêche un processus et cela non d’une manière symbolique, mais littérale (« au vrai sens du mot »). Quelle processus ou force l’oubli empêche-t-il activement et littéralement? Afin de rendre de l’activité de l’oublie, Nietzsche produit une analogie de fonctionnement entre le système digestif organique et la conscience qui absorberait de la même manière tout ce qui lui arriverait : « Faculté à quoi il faut attribuer le fait que tout ce qui nous arrive dans le vie, tout ce que nous absorbons se présente aussi peu à notre conscience pendant l’état de « digestion » (on pourrait l’appeler absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous assimilons de la nourriture ». L’analogie du fonctionnement organique et de l’activité de la conscience révèle la conscience sous un nouveau jour, et en disqualifie l’angle spiritualiste sous lequel elle est souvent déterminée. En effet, Nietzsche estime que la faculté de l’oublie agit au sein de la conscience, une conscience tout à fait ouverte au monde, dans la mesure où elle assimilerait tout ce que qui lui arrive, mais qui part ailleurs ne fait connaître que très vaguement ma manière dont elle assimile ce qui lui arrive, cela émerge seulement à la surface de son activité digestive. Autrement dit, l’essentiel de l’activité de la conscience est inconsciente, au même titre que l’activité organique digestive est elle-même inconsciente. De cette façon, estimer l’oublie comme une réaction contre la mémoire revient à en rester à la superficialité du travail de la conscience et éluder toute son activité inconsciente. C’est pourquoi Nietzsche écrit que pour comprendre la faculté active de l’oublie, on ne peut en rester à la surface de la conscience comme connaissance plus ou moins claire que chacun possède immédiatement de son existence et ses états, de ses actions et du monde extérieur.
L’intérêt de l’analogie du fonctionnement de digestion entre la conscience et le corps organique n’est pas tant de signifie que la conscience est organique, mais qu’elle fonctionne de la même manière que mon corps, et ce dont j’ai conscience de mon corps est fortement dépassé par l’activité de celui-ci, de même que ce dont j’ai conscience de ma réalité inorganique ou psychique dépasse de loin la conscience que j’en ai. Si l’oublie doit enrayer quelque chose, ce ne sont pas les souvenirs que j’ai, eux-mêmes issus de la surface de ma conscience, mais est une force ou une activité qui se joue dans l’activité même de ma conscience, essentiellement inconsciente. De cette façon, nous comprenons bien que l’oublie n’est pas un effacement de la mémoire, car la mémoire ne contient que ce dont j’ai eu conscience. Mais comment puis-je agir et oublier, moi qui n’ai conscience de ce que j’assimile qu’en surface? Si nous n’avons qu’une conscience de surface de la manière dont nous assimilons, nous savons au moins que ce qui nourrie cette assimilation et l’activité conscience est ce qui nous arrive de l’extérieur. Il semblerait bien que ce soit à ce « fait » que l’oubli « doit être attribué ». Ce sera l’objet de la seconde partie du texte de Nietzsche.
Nietzsche inaugure sa seconde partie en reprenant une célèbre formule de la philosophie de Leibniz affirmant que les monades, unité subjective absolue, étaient sans porte ni fenêtre. Chez Nietzsche c’est précisément parce que la conscience a ses portes et ses fenêtres grandes ouvertes qu’il est nécessaire de les fermer quelques fois : « Fermer les portes et les fenêtres de la conscience, demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ». Tout l’enjeu de l’analogie du fonctionnement organique et psychique trouve ici son intérêt. Fermes les portes et les fenêtres de la conscience est avant tout limiter la sensibilité. Ce qui signifie que la conscience ne se représente pas des objets du monde sensible, mais est sensible au monde extérieur qui déclenche des activités non pas représentatives mais la multiplicité des force de son corps recevant une multiplicité d’impressions qualifiée en terme de force agençant la réalité du corps et de la conscience, par la fonction de la lutte des différents organes. L’activité des organes qui luttent pour organiser ou défaire les forces d’un corps par leurs propres forces n’est pas consciente, cette multiplicité est « souterraine », et par ailleurs, Nietzsche semble estimer que ce travaille organique se fait pour nous ou malgré nous. La seule chose sur laquelle je peux avoir prise, est bien d’empêcher cette sensibilité qui prolifère, en fermant les portes et les fenêtres de la ma conscience, et ce dont je peux avoir conscience par ce qui arrive en fin de processus à la surface de ma conscience. Ainsi, la faculté d’oubli consiste à présenter une activité d'enraiement contre une prolifération d’activité qui ne cesse d’être nourrie par ma sensibilité et ce qui m’arrive de l’extérieur.
Puisque tout processus organique possède une fonction précise, quelle serait la fonction de l’activité d’oubli? Nous savons qu’elle consiste en une limitation de la sensibilité afin de ralentir l’activité organique et la multiplicités des rapports entre organes qui se font, mais nous ne savons pas encore en quoi elle consiste et de quoi elle procède. Dans le deuxième moment de son argumentation, Nietzsche rend compte de l’activité précise de l’oubli ainsi que son rôle ou sa fonction. L’activité d’oubli consiste d’une part à laisser de la place pour un nouveau possible à ce qui émerge à ma conscience consciente et d’autre part et surtout à faire un coup d’état personne et laisser possibilité à un nouvel agencement idiosyncrasique à mon propre corps. Dans les deux cas, la faculté d’oubli est une sorte d’activité d’épurement qui prend en charge l’ensemble de mes activités inorganiques, aussi bien en fin de processus, les phénomènes psychiques conscients, que les phénomènes à l’origine de ce processus, à savoir la hiérarchisation continuelle des forces inorganiques qui occupe la sensibilité de mon corps et dont je n’ai pas conscience.
En ce qui concerne ma conscience, la faculté d’oubli concerne aussi bien la surface que la profondeur de sa réalité. Pour ce qui est de la surface de la vie psychique : « faire silence, un peu, table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les nouvelles choses ». Ainsi, la faculté d’oubli permet à ma conscience de décharger ce qui qu’elle contient à la surface, c’est-à-dire ce dont j’ai conscience en fin de processus de digestion de mon activité conscience. Mais là ou s’effectue cette table rase, là ou la faculté de l’oubli concentre son activité pour précisément que rien ne puisse émerger d’ancien afin de laisser place au nouveau, se trouve au coeur de l’inorganique inconscient de mon activité psychique, et la faculté de l’oubli procède comme à un coup d’état : « et en particulier pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir pour pressentir (car notre organisme est une véritable oligarchie) ». Ainsi la faculté d’oublier permet de produire de la place au sein de notre corps, de laisser place à la noblesse de notre sensibilité. Si notre organisme est une véritable oligarchie, alors il est nécessaire de laisser la place à cette noblesse des instincts et la formation de cette noblesse. Si la conscience n’en a pas immédiatement conscience, au moins peut-on faciliter ce processus de hiérarchisation qui n’est pas d’ordre spirituel, mais bien instinctif.
Tout l’intérêt d’une analogie entre la vie psychique et la vie organique du point de vue digestif est de montrer que la conscience n’a pas affaire à des représentations, et que sa mémoire n’est pas un stock de souvenirs anciens, mais une manière d’être pour mon corps. La faculté de l’oubli est alors une activité qui régénère le gouvernement de mon corps, de la réorganisation de l’oligarchie de mon organisme par un processus d’enraiement d’un état précédent laissant place à une nouvelle noblesse non seulement à mon corps mais aussi et surtout à ma vie psychique. Une fois cela établi, Nietzsche estime que le rôle de l’oubli n’est pas un pur fonctionnement, n’est pas un moyen aveugle de régénérer la noblesse de ma vie psychique (inorganique) et ma vie organique, mais se trouve être le pivot du bonheur.
Si la faculté d’oubli est une activité et une force, elle ne s’adresse pas et ne lutte pas de manière aveugle contre une hiérarchisation de ma sensibilité et de mes forces qui ont fini par se conserver voire par se dégénérer et se désorganiser sans que je ne puisse en avoir conscience, car seule la fin du processus émerge à la surface de ma conscience. En effet, la faculté d’oubli est orientée par une fin de régulation et de maintien de la noblesse de ma force, de la réalité active de la hiérarchisation de ma sensibilité : « voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillance chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette ». L’oubli peut faire ce que je ne peux faire par le simple fait de ce dont j’ai conscience. En réalité, ce n’est pas la conscience qui conduit la « tranquillité » de mon « ordre psychique », si on suit bien Nietzsche, la réalité de mon corps et son gouvernement, dans sa prolifération de forces qui luttent entre elles pour en agencer la sensibilité, échappe tout à fait à ma conscience, pour autant, cela ne signe pas une impuissance. Précisément, la faculté d’oubli comble de ce défaut de ma conscience et me permet d’avoir une prise sur la régulation de mon ordre psychique. Ainsi, l’oubli assure cette « étiquette » faisant la singularité et la spécificité de mon corps. En définitive, ce n’est pas ce dont j’ai conscience, ni même ma conscience qui gouverne mon corps, qui agit sur mon corps, mais le corps lui-même et sa sensibilité multiple qui se fait, mais qui pour autant a besoin d’une certaine régulation pouvant être renouvelée et réagencée par la faculté d’oubli.
Ainsi, la faculté d’oubli n’est pas aveugle, elle est même le pivot du bonheur qui exige selon Nietzsche de se donner l’occasion du temps présent : « On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister sans faculté d’oubli ». La conclusion immédiate prend sa valeur dans le fait que depuis le début du texte, Nietzsche n’articule pas un raisonnement, mais rend visible le fonctionnement en profondeur de l’ordre inorganique du corps. Son immédiateté signifie donc qu’elle ne participe pas tant d’une déduction que d’une enquête sur la réalité de l’ordre psychique et inorganique de mon existence. Cette conclusion fait de la faculté d’oubli la condition du bonheur, car cette faculté dégage la possibilité de voir et d’assimiler la nouveauté qui arrive par l’instant présent et non une réinterprétation de ce qui arrive par ce qui m’est déjà arrivé. La bonheur est alors soumis à la possibilité de création, elle-même soumise à la faculté de l’oubli.
Ainsi, la condition du bonheur n’est pas estimée par Nietzsche à l’aune d’une sagesse spirituelle, mais trouve sa condition dans la capacité à assimiler le nouveau qui arrive par l’instant présent. Cette assimilation se fait par mon ordre psychique, non pas caractérisé par ce dont j’ai conscience, mais par tout le processus interne d’agencement et d’organisation de mes forces internes, commandés par la sensibilité de mon corps. Nietzsche attribue à la faculté d’oubli, par une limitation de ma sensibilité, et donc de mon exposition au monde, un véritable pouvoir régulateur de mon activité psychique, par son réagencement, afin que je puisse voir ce qu’il y a de nouveau dans l’instant présent, et dire oui avec sérénité et bonheur à ce nouveau sans que je sois entravé par mes réactions antérieures.