L'imaginaire

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Comme beaucoup de problèmes psychologiques, les recherches sur l'imagination sont troublées par la fausse lumière de l'étymologie. On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas imagination, il n'y a pas d'action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d'images aberrantes, une explosion d'images, il n'y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d'une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l'imagination, ce n'est pas image, c'est imaginaire. La valeur d'une image se mesure à l'étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté. Plus que toute autre puissance, elle spécifie le psychisme humain.

Bachelard, L’air et les songes, Introduction.


Dans cet extrait à l’introduction de L’Air et les songes, Bachelard aborde le thèse de l’imagination. D’après Bachelard, l’imagination ne doit pas être seulement une formation d’images mais doit correspondre à l’imaginaire qui seul peut donner une valeur proprement imaginante à l’imaginaire. En effet, renvoyer l’imagination à une formation d’images revient à articuler son activité aux images de la perception qui tirent leur épaisseur du réel. Toute la difficulté que pose ce texte est alors la possibilité de fournir à l’imagination un contenu dont l’essence se soustrait au réel mais dont l’épaisseur n’a rien à lui envier. Le souci principal du texte est méthodologique car Bachelard cherche à conférer à l’imagination le statut de faculté spécifique du psychisme humain. L’enjeu sera alors de faire correspondre l’imagination à l’imaginaire afin de la désarticuler de la perception et que celle-ci accède à un contenu et une fonction propre dans le psychisme humain, à savoir l’expérience de l’ouverture et de la nouveauté auxquelles elle fournit une véritable teneur.
Pour répondre à cet enjeu, Bachelard procède en trois temps. Dans un premier temps est pointée la difficulté méthodologique de l’approche étymologique de l’imagination la cantonnant à une reprise et une formation des images fournies par la perception, alors que l’imagination est faculté de changer les images. C’est pourquoi, dans un deuxième temps, Bachelard estime que toute image de l’imagination est avant tout falsification qui excède en terme quantitatif toute image issue du réel, afin de désolidariser l’imagination des coordonnés du réel et lui accorder les conditions d’acquérir sa propre épaisseur. De cette manière, Bachelard conclut dans la dernière partie du texte, que l’imaginaire est le seul terme pouvant donner une valeur d’imagination à une image puisque celui-ci lui accorde une réalité propre, qualifiée par l’expérience de l’ouverture et de la nouveauté, confirmant ainsi le statut de faculté à l’imagination et sa spécificité au sein du psychisme humain.


Dans la première partie de ce texte, Bachelard désolidarise l’activité de l’imagination de toute formation d’image et la distinguer nettement de la perception. Afin de parvenir à désunir l’image et l’imagination, Bachelard pointe d’abord un défaut de méthode dans l’identification des phénomènes qui participent du psychisme humain : « Comme beaucoup de problèmes psychologiques, les recherches sur l’imagination sont troublées par la fausse lumière de l’étymologie ». Désigner les problèmes psychologiques revient à estimer une méthode dont Bachelard relève un défaut consistant à éclairer ce que l’on recherche par un travail étymologique, c’est-à-dire à préparer le travail de résolution de l’idée de l’imagination d’après son origine et sa filiation à tel ou tel mot. Nous comprenons ainsi que le principal souci de Bachelard sera de s’écarter de cette méthode pour découvrir le véritable sens de l’imagination qui s’attache moins à son origine étymologique qu’à la dynamique de son activité.
La difficulté qui caractérise l’approche étymologique concernant la notion d’imagination est qu’elle est cantonnée et articulée à l’activité de la perception : « On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images ». En effet, l’approche étymologique de la notion d’imagination est liée au latin « imaginatio » et désigne précisément la faculté de produire des images à partir de ce qui est déjà perçu, ce qui donne à l’imagination un caractère représentatif, déterminant aussi la perception. Ce qui pose le plus de difficulté à Bachelard se trouve dans l’idée que la formation désigne une opération d’organisation par laquelle une chose acquiert son identité ou la permanence de sa structure. De ce point de vue, la « formation » désigne la clôture et l’achèvement d’un agencement et d’une production des images. Pour Bachelard ce processus de clôture des images conduit par le rattachement de l’imagination à une origine étymologique ne peut convenir à l’identification de l’imagination. Afin de désolidariser l’imagination de son origine étymologique, et donc contre son lien avec la perception, Bachelard procède en en deux temps : d’abord en retournant l’imagination contre la formation des représentations de la perception, ensuite en l’affranchissant nettement de la formation des images perceptives, autrement dit, d’abord en fonction de la production de la perception ensuite en fonction du contenu de ces images.
En ce qui concerne la distinction entre l’activité de la perception et l’activité de l’imagination, Bachelard procède en ces termes : « Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception ». Dans un premier temps, si l’imagination devait avoir un rapport avec la formation des images et la perception, elle aurait pour activité de défaire ses images plutôt que les reproduire. Mais il s’agit là d’une désignation négative de l’imagination exprimée par l’occurrence « plutôt », afin de signaler que si l’imagination était articulée à la perception, elle aurait le rapport inverse que la perception a avec la formation de ses propres images. L’affranchissement avec la formation perceptive des images est plus net dans un second temps : « elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images ». Si déformer les images de la perception revient pour l’imagination à s’extraire du régime de la perception, les changer cible sa capacité à se défaire de la source de la perception, à savoir la réalité extérieure que l’imagination transfigure en se libérant des coordonnés du réel. « Les images premières semblent en effet soutenir les représentations psychiques que l’on se fait du réel à partir du réel. S’en libérer revient d’une part à s’y soustraire et d’autre part à en créer selon un processus non déterminé par ces premières images qui ne lui appartiennent pas. En définitive, lorsque l’imagination « change les images », elle en produit d’autre sans déterminer son activité en fonction du régimes des images premières de la perception comme si ce régime constituait le fond créatif de son activité. Les images de la perception son premières peut-être en terme chronologique, mais elles deviennent seconde du point de vue de l’activité de l’imagination. Bachelard semble mettre en lumière un véritable effort d’affranchissement de l’imagination de la perception, non conçu comme articulation, mais comme discontinuité.
Le premier moment du texte de Bachelard est essentiellement méthodologique et répond à la difficulté d’identifier la source ou le contenu ainsi que le régime d’activité de l’imagination. Si Bachelard pointe le défaut du travail étymologique, c’est que celui-ci dégage l’activité de l’imagination à partir de ce que fournit la perception, à savoir une articulation du contenu de l’imagination avec les coordonnés du réel sans quel celle-ci agissent sur ce contenu, comme si elle était tout à fait passive face à la réalité, et qu’elle était dans l’incapacité d’acquérir sa propre fertilité. En définitive, il n’y aurait aucune continuité entre les images perceptives et l’activité de l’imagination et c’est en cela qu’elle ne forme pas des images. Dans ce cas, sous quelle condition se manifeste précisément cette discontinuité entre les images perceptives et les images produites par l’imagination? Autrement dit, comment l’imagination acquiert l’autonomie de son propre contenu? Bachelard s’attache à répondre à cette question dans un second moment de son argumentation.

En soulignant la puissance du changement de la faculté d’imagination, Bachelard souligne que s’il y a un rapport entre les images de la perception et les images de l’imagination, l’imagination ne se conduit pas envers les représentations perceptives comme un épuisement passif du stock de ces images fournies par la mémoire par exemple. Comment alors se conduit l’imagination envers les images fournies par la perception pour que celle-ci puisse amorcer son propre contenu? Pour que l’imagination puisse produire son propre contenu, il est essentielle que son activité soit d’abord discontinue ensuite autonome par rapport aux images de la perception. En ce qui concerne la discontinuité entre imagination et perception, elle est amorcée par l’imagination elle-même : « S’il n’y a pas de changement d’image, d’union inattendue des images, il n’y a pas d’imagination, il n’y a pas d’action imaginante ». La condition de discontinuité entre l’imagination et la perception doit être commandée par l’imagination elle-même qui se présente sous sa propre manière de produire des images. Changer des images exige leur altération et leur remplacement par un montage non conditionné par avance. Bachelard évoque bien une action imaginante, c’est-à-dire un processus positif de l’imagination et non pas une réaction de l’imagination au plus près du stock disponible des représentations perceptives. Ainsi, pour qu’il y ait imagination, il ne suffit pas d’une simple réaction de l’imagination par rapport à ce que fournit la perception, mais un effort de discontinuité qui passe par le changement des images perceptives et c’est ainsi que l’imagination devient activité positive.
Mais comment l’imagination peut monter elle-même ses images de manière positive? L’expérience commune nous enseigne que même lorsque nous nous efforçons d’imaginer une chimère par exemple, nous montons des images d’animaux ou d’êtres préexistants, comme la licorne qui se présente comme un cheval avec une corne, ou le minotaure, aussi fabuleux soit-il, possédant la tête d’un taureau et le corps d’un homme. De ce point de vue l’imagination ne semble être rien de plus qu’une recomposition des images que nous fournit le réel par la perception, comme une redistribution des mêmes cartes. C’est-à-dire que si l’imagination produit une discontinuité entre les images perceptives du réel et ses propres images, c’est en terme de quantité qu’elle le fait. Encore une fois, l’imagination n’épuise pas le stock d’images que l’on a du réel, même en le recomposant, elle l’excède très largement : « Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas d’imagination ». L’imagination tire ainsi sa véritable puissance de son activité créatrice non de manière combinatoire, mais excédentaire par rapports aux images que le réel nous fournit. En effet, Bachelard résout le problème de ce qui contient l’imagination en estimant l’action imaginante par un excès quantitatif des images disponibles. Une image présente n’est pas associée à une autre image déjà présente, mais absente, autrement dit par la création d’une nouvelle image. Une seule image peut conduite à en faire proliférer une quantifié tout à fait décalée par rapport à une seule et unique image du réel. Ainsi, les images de l’imagination acquiert une autonomie dans cette prolifération. De ce point de vue, sans que doute que ces vers de Verlaine : « Il pleure dans mon coeur / Comme il pleut sur la ville », possède plus d’imagination que n’importe quel monstre fantastique, dans la mesure où l’image d’une ville pluvieuse conduit à une formation part ailleurs inversée de la signification de la mélancolie d’un coeur à l’intérieur duquel « il » pleure.
S’il n’y pas excès d’une image de l’ordre de l’imagination, que cet excès soit exponentiel ou non, par rapport à une image déjà présente et fournie par la représentation stricte du réel alors, « il y a perception, souvenir d’une perception, mémoire familière, habitude de couleurs et de formes ». Si l’on reprend l’exemple de la licorne, elle est effectivement une reprise des images déjà existantes et au plus près de ces images, il s’agit là d’une image tout à fait « normale », qui produit un écart insuffisant par rapport aux images premières dont elle fait usage, c’est-à-dire la recomposition d’un animal familier, un cheval, avec une corne, attribut tout à fait habituelle à un très grand nombre d’animaux part ailleurs.
Ainsi, dans cette seconde partie, Bachelard règle le problème du contenu de l’activité d’une imagination qui doit se libérer des coordonnés du réel pour être dite action imaginante. Cette solution consiste à montrer l’effort de l’activité d’imagination d’abord à se constituer dans une discontinuité avec le réel pour créer des images qui excèdent en nombres et en quantités les images du réel. De cette manière, l’action imaginante est capable d’un contenu propre. Pour autant, cette quantité n’est pas aveugle et l’aberration du contenu de l’imagination qui estime avant tout un écart par rapport au régime normal de la perception et de la mémoire, n’est pas sans valeur et ne s’y soustrait pas. Bachelard consacre justement le dernier moment de son argument à la valeur du contenu de l’imagination.

Reste donc à savoir comment l’on estime la valeur de l’imagination et son contenu. Dans la première partie de son texte, Bachelard avait expressément affirmé que l’étymologie ne permettait en aucune manière d’identifier le phénomène psychique de l’imagination, car celle-ci n’était pas formation d’images, c’est pourquoi Bachelard a estimé dans une seconde partie le contenu quantitatif de l’imagination excédant les coordonnés du réel à l’aune de l’aberration, c’est-à-dire d’une aliénation et une déviation manifeste de sa production par rapport au stock des images fournies par la perception. C’est n’est donc pas la formation d’image qui caractérise l’imagination. Qu’est-ce qui la fonde? « Le vocable fondamentale qui correspond ce n’est pas l’image, c’est l’imaginaire ». Le rapport de l’imagination à l’image dans les deux premières parties était essentiellement exposé comme un rapport de falsification précisément pour préparer le travail de solution fondamentale dans cette dernière partie. Ce ne signifie pas que l’imagination ne contient pas d’images, mais pour se les garantir, il était nécessaire pour son activité de falsifier les images de la perception, de brouiller les coordonnés du réel. Associer « le vocable imaginaire » à l’imagination dans cette dernière partie consiste donc à identifier ce qui coïncide avec son activité, et non ce qu’elle aliène, maintenant que son effort d’autonomie par rapport aux images du réel a été assuré dans le travail de préparation méthodologique des deux premières parties. Autrement dit, lorsque Bachelard affirme une correspondance entre l’imaginaire et l’imagination sous la perspective fondamentale, il affirme cette fois un rapport de conformité et de convenance entre la signification de l’imaginaire et celle de l’imagination. Ce qui constitue l’imagination est alors une signification (« vocable ») et non une étymologie. Précisément, l’imaginaire exprime des représentations dont l’essence est de nous soustraire au déjà perçu, il est transfiguration positive du réel. Ainsi, en faisant correspondre imagination et imaginaire par le « moyen » d’un vocable, Bachelard rend l’imagination expressive et non simplement aberration, de cette manière les images qu’elle contient peuvent véritablement être évaluées à l’aune d’un critère positif puisque les images produites par l’imagination sont renvoyées à l’imaginaire et non à un rapport à la perception,c’es-à-dire dans une sphère ou le réel est déjà transfiguré.
C’est l’imaginaire qui fait que l’image participe de l’imagination : « la valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l’imaginaire, l’imagination est essentiellement ouverte, évasive ». Tout l’intérêt de cette valeur réside en une forme de spatialisation de l’image de l’imagination que l’imaginaire rend diffus, dont les contours ne sont pas nettement définis et ne donne pas à l’imagination un caractère programmatique. Si l’imagination n’est pas formation d’images, elle est spatialisation ni limitée ni précise des images en vertu d’un imaginaire, qui, contrairement à un espace réel, ne fournirait pas les coordonnées situant précisément l’image en lui assignant un lieu et un temps. Si l’imagination se soustrait au réel, et par là au processus de formation, c’est dans la mesure où elle n’est pas traversée par des frontières qui la déterminent elle et les images qu’elle exprime sans contenir et sans agencer. L’idée même d’une auréole imaginaire entourant l’image produit par l’imagination signifie bien que cette image évolue dans un milieu d’émanation, dans une zone non clôturée, plutôt qu’elle n’assigne les images à un lieu et un temps par rapport à une autre image.
En tant que zone non clôturée, Bachelard estime que l’imagination « est dans le psychisme humain l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même de la nouveauté ». Autant l’imagination ne situe pas son propre contenu, autant elle n’est pas elle-même considérée comme un espace topique du psychisme par Bachelard. En étant expérience d’ouverture, elle met le psychisme humain en contact avec le possible, c’est-à-dire avec ce que l’on ignore encore et dont l’accessibilité n’est ni fermée ni orientée. C’est pourquoi l’imagination est aussi « expérience de la nouveauté », elle ne détermine rien par avance. Bachelard n’écrit pas que l’imagination est simplement expérience de l’ouverture de quelque chose ou de la nouveauté par rapport à autre chose, mais qu’elle est l’expérience « même » de l’ouverture et de la nouveauté, c’est-à-dire qu’elle donne à l’ouverture et à l’expérience non une détermination, mais une teneur ou une épaisseur propre, comme si elle rendait possible dans le psychisme humain le possible lui-même. Paradoxalement, ce possible découvre sa réalité et son épaisseur grâce à l’imaginaire, c’est pourquoi Bachelard conclut : « Plus que tout autre puissance, elle spécifie le psychisme humain ». L’imagination elle-même qui ne spécifie pas son contenu et donne par là une véritable épaisseur au possible et à la nouveauté apparaît comme le propre du psychisme humain, ce qui le caractérise le plus, précisément parce qu’il peut se créer un niveau imaginaire dont l’épaisseur et le tissu n’ont rien à envier au réel.

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